Selon un article de Danica Coto et Ashraf Khalil publié par l’Associated Press le 12 août 2025, les autorités américaines ont franchi un nouveau cap dans leur lutte contre le crime organisé en Haïti en annonçant l’inculpation de Jimmy Cherizier, plus connu sous le surnom de « Barbecue », et d’un citoyen américain accusé de complicité.
Ancien membre d’une unité d’élite de la police haïtienne, Cherizier a été radié en décembre 2018 après avoir été impliqué dans des massacres de grande ampleur dans plusieurs quartiers pauvres de Port-au-Prince : Grand Ravine (2017), La Saline (2018) et Bel-Air (2019), faisant plus d’une centaine de morts. S’il nie toute responsabilité, les autorités américaines et haïtiennes le considèrent comme l’un des architectes de la vague de violences qui dévaste le pays.
En juin 2020, il fonde le « G9 Family and Allies », une alliance regroupant initialement neuf gangs des quartiers de Delmas, Cité Soleil et La Saline. Ce bloc criminel, accusé d’exécutions sommaires et de viols, a ensuite élargi son influence à plus d’une douzaine de groupes. En septembre 2023, le G9 fusionne avec le gang rival G-Pep pour créer la fédération Viv Ansanm, désormais considérée par Washington comme une organisation terroriste étrangère.
Cette coalition contrôle près de 90 % de la capitale et a multiplié les actions spectaculaires : attaques coordonnées contre les infrastructures gouvernementales en février 2024, prise d’assaut des deux principales prisons du pays avec libération de plus de 4 000 détenus, et fermeture de l’aéroport international pendant près de trois mois.
Le Département de la Justice américain accuse également Bazile Richardson, un Américain d’origine haïtienne installé à Fayetteville, en Caroline du Nord, d’avoir orchestré avec Cherizier un système de financement clandestin depuis décembre 2020. Selon l’acte d’accusation, des transferts d’argent provenant de la diaspora haïtienne étaient collectés pour payer les salaires des membres du gang et acquérir des armes illégales, principalement importées clandestinement depuis les États-Unis, Haïti ne fabriquant pas d’armement. Deux complices présumés vivent à New York et au Massachusetts, tandis que cinq autres se trouveraient en Haïti.
Les documents judiciaires citent plusieurs enregistrements vocaux transmis entre 2021 et 2022, évoquant un projet de « révolution » en Haïti, financé par de petites contributions de la diaspora et destiné à acheter véhicules, armes, munitions et uniformes. L’un des messages affirme même que Richardson pourrait servir dans un futur gouvernement si le pouvoir tombait entre leurs mains.
Malgré ces accusations, Cherizier, qui continue de circuler librement dans la capitale et donne régulièrement des interviews aux médias internationaux, affirme n’avoir jamais reçu de fonds de Richardson et se dit prêt à coopérer avec le FBI « à condition qu’aucun mensonge ne soit raconté ». Jake Johnston, chercheur au Center for Economic and Policy Research, estime que la récompense de 5 millions $ promise par Washington pour sa capture aura peu d’effet concret, soulignant que le problème n’est pas de le localiser mais de l’arrêter dans un pays où l’État a perdu le contrôle de vastes zones urbaines.
Le FBI, par la voix de Darren Cox, assure que son bureau de Miami pilote activement les opérations pour « écraser le crime violent » et qu’« il n’existe aucun refuge sûr » pour Cherizier et ses associés. Cette offensive judiciaire et diplomatique intervient dans un contexte d’escalade des violences en Haïti : enlèvements, massacres de civils, extension du contrôle des gangs aux régions centrales, et un gouvernement affaibli depuis la démission forcée de l’ex-premier ministre Ariel Henry, bloqué à l’étranger en mars dernier.
Si Washington espère que cette pression judiciaire et financière déstabilisera le réseau de Cherizier, les analystes craignent que l’absence de stratégie claire, tant en Haïti qu’aux États-Unis, ne laisse le pays s’enfoncer davantage dans le chaos, renforçant paradoxalement l’emprise des gangs sur la vie quotidienne de millions d’Haïtiens.



