Le débat entourant l’aide médicale à mourir (AMM) continue de prendre de l’ampleur au Canada, alors que plusieurs voix s’inquiètent désormais non seulement de l’élargissement progressif des critères d’admissibilité, mais aussi de la banalisation même du recours à l’AMM dans un système de santé sous pression. Entre les listes d’attente, les difficultés d’accès aux soins spécialisés, la crise des services psychiatriques et l’isolement social croissant, certains craignent que l’AMM devienne, dans certains cas, une réponse institutionnelle plus accessible que les soins eux-mêmes.
Un récent dossier rapporté par National Post et signé par Sharon Kirkey vient précisément raviver ces inquiétudes.
Selon l’enquête, un médecin ontarien, le Dr James MacLean, fait maintenant l’objet d’une supervision obligatoire après deux cas particulièrement troublants liés à l’aide médicale à mourir. Le premier concerne un homme de 45 ans souffrant de la maladie de Crohn, ayant également des antécédents de problèmes de santé mentale, d’idées suicidaires, ainsi que des problèmes de dépendance à l’alcool et aux opioïdes.
L’élément ayant particulièrement choqué l’opinion publique est le fait que l’évaluation de l’homme pour l’AMM aurait été réalisée à l’extérieur d’un Tim Hortons, dans un cadre jugé beaucoup trop informel par le Collège des médecins et chirurgiens de l’Ontario. Le comité disciplinaire a estimé que discuter de questions aussi sensibles dans un lieu public démontrait « un manque du niveau de formalité et de soin attendu » dans ce type d’évaluation.
Toujours selon les documents obtenus par The Globe and Mail, le médecin aurait également personnellement conduit le patient vers le lieu où la procédure d’AMM a finalement été administrée. Ce détail a soulevé des préoccupations importantes concernant les frontières professionnelles entre médecin et patient, particulièrement dans un contexte où l’homme souffrait de vulnérabilités psychologiques importantes.
Le cas est d’autant plus sensible que la famille du patient aurait tenté d’exprimer ses inquiétudes, sans qu’une véritable consultation structurée des proches ne soit documentée dans le processus. La Dre Ramona Coelho, ancienne membre du comité d’examen des décès liés à l’AMM du coroner en chef de l’Ontario, a affirmé au National Post que les informations provenant des proches sont essentielles pour comprendre les facteurs poussant une personne à vouloir mourir.
Le patient avait finalement été jugé admissible à l’AMM sous le « Track 2 », c’est-à-dire la catégorie réservée aux personnes dont la mort naturelle n’est pas raisonnablement prévisible, mais qui souffrent néanmoins d’une condition jugée grave et irrémédiable. Cette catégorie demeure particulièrement controversée au Canada, puisqu’elle ouvre la porte à des cas où la souffrance psychologique, l’isolement social ou la détresse existentielle peuvent jouer un rôle majeur dans la demande d’AMM.
Cette affaire survient alors que le Canada fait déjà face à d’importants débats concernant l’extension éventuelle de l’aide médicale à mourir aux personnes souffrant uniquement de troubles mentaux. Plusieurs psychiatres, au Canada comme en Europe, ont mis en garde contre les risques de « contagion suicidaire » et contre la difficulté, parfois impossible, de déterminer si certaines maladies mentales sont véritablement irrémédiables.
Le second dossier impliquant le Dr MacLean a également provoqué de vives réactions. Dans ce cas, un patient atteint d’un cancer en phase terminale a recommencé à respirer spontanément après avoir été déclaré mort lors d’une procédure d’AMM.
Selon les informations rapportées par le Collège des médecins et chirurgiens de l’Ontario, le médecin aurait administré deux médicaments, mais aurait été incapable de trouver dans sa trousse le troisième produit normalement utilisé pour paralyser les muscles respiratoires. Après avoir cru constater l’arrêt cardiaque, le médecin a déclaré le patient décédé avant de quitter les lieux. Or, le patient a recommencé à respirer peu après son départ, forçant le médecin à revenir pour administrer davantage de médicaments.
L’affaire a relancé les critiques concernant la supervision réelle du régime canadien d’aide médicale à mourir. Bien que le Collège ait conclu que le médecin n’avait pas respecté les standards attendus dans plusieurs dossiers examinés, les sanctions imposées demeurent relativement limitées : supervision clinique obligatoire pendant six mois, révision continue de ses dossiers et formation additionnelle.
Pour plusieurs critiques du système actuel, ces événements illustrent un problème beaucoup plus large que le comportement individuel d’un médecin. Ils craignent que l’AMM soit progressivement normalisée dans un contexte où le réseau public peine déjà à offrir des soins palliatifs adéquats, des suivis psychiatriques rapides ou un accompagnement humain soutenu aux personnes vulnérables.
Au Canada, le nombre de décès par aide médicale à mourir continue d’augmenter rapidement depuis la légalisation du programme en 2016. Le pays possède aujourd’hui l’un des régimes d’AMM les plus permissifs au monde, ce qui suscite autant des appuis au nom de l’autonomie individuelle que des inquiétudes éthiques grandissantes quant aux dérives possibles du système.
Le dossier du Dr MacLean risque maintenant de devenir un symbole de cette controverse plus large : celle d’un pays où certains craignent que la capacité d’offrir la mort progresse parfois plus rapidement que la capacité d’offrir les soins, le soutien psychologique et l’accompagnement humain nécessaires pour éviter que des citoyens vulnérables en viennent à considérer la mort comme leur seule véritable porte de sortie.



