David Christopher Kaufman, dans le National Post, soulève une question aussi délicate que fondamentale : peut-on interdire une organisation qui, en réalité, n’existe pas vraiment en tant qu’entité structurée? Le journaliste explique que Donald Trump a décidé de franchir une étape inédite en désignant Antifa comme « organisation terroriste intérieure ». Une telle décision, prise par décret présidentiel, ouvre la voie à des pouvoirs étendus pour cibler et enquêter sur les activités supposées des militants antifascistes, même si ceux-ci ne disposent ni d’une hiérarchie, ni d’une direction centralisée comparable à d’autres groupes comme le Hamas.
Kaufman rappelle que cette démarche s’inscrit dans la continuité de la stratégie de Trump, qui n’hésite pas à recourir aux ordres exécutifs pour imposer sa vision sécuritaire. Après avoir classé plusieurs cartels de la drogue comme organisations terroristes étrangères, ce qui a permis des frappes militaires contre leurs infrastructures, le président applique désormais une logique similaire à l’intérieur des États-Unis. Or, comme le souligne l’auteur, la différence majeure tient au cadre légal : s’il existe des lois pour poursuivre les entités étrangères, aucune disposition claire ne permet d’étendre ce statut au plan domestique.
L’ancien militant Gabriel Nadales, aujourd’hui critique d’Antifa, a salué la décision, estimant que l’idéologie même de l’organisation repose sur la violence politique et correspond donc à la définition du terrorisme. Mais pour Kaufman, cela soulève un dilemme : comment criminaliser une mouvance qui relève avant tout d’une idée partagée, et non d’une structure identifiée? Cette interrogation rappelle, selon lui, les débats sur la nature idéologique de groupes comme Hamas ou même l’État islamique, dont l’élimination s’est révélée impossible tant que leurs idées continuaient à circuler.
L’auteur compare la stratégie de Trump à la politique dite des « fenêtres brisées » instaurée à New York dans les années 1990 sous Rudy Giuliani. L’idée était de réprimer les délits mineurs pour prévenir l’escalade vers des crimes plus graves, une méthode qui avait fait chuter les taux d’homicides mais au prix d’une hausse du profilage racial. Aujourd’hui, Trump espère obtenir des résultats similaires en frappant Antifa à la racine. Kaufman observe toutefois que cette approche reste préventive et opaque : si elle fonctionne, il sera impossible de mesurer son efficacité, puisque les violences anticipées n’auront jamais lieu.
En toile de fond, la question demeure entière : qui décidera, demain, de qui sont les « mauvais » ciblés par la Maison-Blanche? Pour David Christopher Kaufman, c’est cette incertitude qui rend l’initiative aussi risquée que potentiellement payante pour le président.



