Appel à la prière au centre-ville de Regina – l’aboutissement du multiculturalisme canadien

L’affaire entourant la Regina City Jamia Masjid a commencé au mois de juin 2026, lorsque cette mosquée de Regina a obtenu l’autorisation de diffuser l’appel musulman à la prière (l’adhan) par haut-parleur.

Livré par la police de Regina, le permis initial autorisait une diffusion hebdomadaire, le vendredi avant la prière du midi, pour une durée de quelques minutes, et ce à titre d’essai pendant un mois. Les responsables de la mosquée avaient indiqué qu’ils souhaitaient utiliser cette période pour évaluer la réaction de la communauté avant de déterminer la suite des choses. Il ne s’agissait pas d’une autorisation définitive, bien que l’obtention d’une permission permanente soit de toute évidence visée.

Pour bien situer l’affaire, cette mosquée se trouve au 1910 McIntyre Street, en plein centre-ville de Regina, près de l’hôtel de ville et de la cathédrale anglicane St. Paul’s. Elle a ouvert il y a environ deux ans dans un ancien immeuble de la Société canadienne du cancer. Il s’agit d’un environnement urbain central, mêlant édifices institutionnels, commerces et résidences. Il ne s’agit pas d’une zone de banlieue.

Le 19 juin 2026, vers 13 heures, juste avant la prière du vendredi, la mosquée a diffusé l’appel à la prière musulmane en arabe pour la première fois, depuis quatre haut-parleurs sur le toit. Les réactions sur les réseaux sociaux n’ont pas tardé. La mosquée aurait reçu une quinzaine de messages négatifs et de menaces par téléphone, courriel et réseaux sociaux. Il s’agirait notamment de menaces visant à retirer les haut-parleurs de la mosquée.

Le 26 juin, quelques heures avant la diffusion prévue de l’appel à la prière, le directeur de la mosquée, Anisur Rahaman, a annoncé en conférence de presse que la diffusion était suspendue. Il a indiqué que le projet était mis sur pause afin de consulter les résidents et la communauté.

En juillet, la mosquée a organisé une journée portes-ouvertes afin de rencontrer les résidents, les commerçants et les propriétaires du secteur. Un sondage a été distribué dans le cadre de cette consultation pour recueillir des opinions sur la reprise éventuelle de l’appel à la prière par haut-parleur. Quelques dizaines de personnes ont participé à la rencontre, et la mosquée a indiqué avoir reçu des commentaires positifs. Il ne s’agissait cependant pas d’un sondage scientifique représentatif de toute la population de Regina. Les médias rapportent surtout que des opinions favorables et opposées ont été exprimées. Les résultats ont été remis à la police.

Début août 2026, la Police de Regina a réémis le permis, mais cette fois sur une base hebdomadaire. La mosquée doit le redemander chaque semaine, mais les critères restent les mêmes : durée, volume, zone et heure. L’adhan dure moins de trois minutes, le vendredi midi. globalnews.ca

La mosquée a salué la décision en affirmant qu’elle reflétait le respect mutuel et la liberté religieuse qui prévalent à Regina. Rahaman a dit envisager une traduction anglaise de l’appel pour que les résidents non arabophones puissent comprendre ce qui est dit (voilà où conduit le modèle multiculturaliste : un appel unilingue en arabe dans le coeur des prairies canadiennes).

Le service de police évalue les permis d’amplification uniquement selon le règlement municipal sur le bruit (Noise Abatement Bylaw). Les critères officiels sont le volume, la durée du son, l’heure de la journée et le type de zone (ici, centre-ville mixte). La cheffe de police Lorilee Davies a d’ailleurs affirmé que l’opinion publique n’était pas un critère dans le règlement.

Le sondage de la mosquée (qui a produit 219 réponses selon eux) a bel et bien été remis à la police. On l’a « évalué » comme information supplémentaire, mais seuls les commentaires concernant le bruit ont eu un poids réel dans le processus parce que le permis n’étant pas une question de religion. Les propos hostiles ont été traitées à part comme possibles crimes haineux, indépendamment du permis.

Cette procédure a occulté le débat entre sécularisme et liberté religieuse pour se concentrer uniquement sur la question technique de gestion du bruit. Les autorités n’avaient pas à décider si l’appel à la prière était « acceptable » sur le plan théologique, éthique ou culturel – elles devaient déterminer si une diffusion sonore particulière respectait les règles applicables du point de vue administratif.

Pour une partie de la population, l’adhan diffusé en plein centre-ville constitue un irritant parce qu’il marque symboliquement l’espace public d’une tradition religieuse récente et exogène. Il tranche autant avec l’héritage chrétien qu’avec la sécularisation de l’espace public. L’irritant n’est pas une question de décibels, mais la perception bien réelle d’un changement de rapport de force dans le coeur même de la capitale.

L’affaire de Regina rend cette question de fond inévitable : Jusqu’où une société pluraliste doit-elle aller pour accommoder la diversité, et à partir de quel moment la majorité historique peut-elle légitimement imposer des limites?

En revanche, il existe des sociétés où cette question ne se pose pas. L’asymétrie avec le régime « diversitaire et inclusif » saute aux yeux. Dans la majorité des pays à majorité musulmane, les manifestations du christianisme dans l’espace public sont pour le moins limitées. En Arabie saoudite, les églises publiques sont interdites – les cloches d’églises ne peuvent donc pas sonner publiquement. Ailleurs, les cloches d’églises ne font généralement pas partie du paysage sonore public non plus. On est loin de la réciprocité en matière d’ouverture à l’islam qu’on retrouve dans les démocraties occidentales d’héritage chrétien.

Dans la logique du multiculturalisme canadien, ancré dans la Charte des droits et libertés, il est très improbable qu’on puisse légiférer pour interdire l’appel à la prière musulmane. Une interdiction ciblant spécifiquement l’adhan, alors que les cloches d’église sont généralement tolérées, serait jugée discriminatoire, contraire à l’égalité entre les communautés et difficilement justifiable devant les tribunaux.

Les municipalités peuvent certes réglementer le bruit de façon neutre (durée, volume, horaires), mais une prohibition fondée sur le contenu religieux lui-même se heurterait au cadre constitutionnel canadien, qui valorise la diversité et limite fortement les restrictions visant une pratique religieuse particulière. Pour interdire spécifiquement les manifestations religieuses « exogènes » (c’est-à-dire celles qui ne relèvent pas de la tradition chrétienne historique dominante), il faudrait modifier en profondeur la Constitution canadienne, car celle-ci défend un modèle explicitement pluraliste particulièrement accommodant pour les minorités religieuses et culturelles.

Or, la Constitution canadienne de 1982 a été conçue pour être difficile à modifier. La plupart des changements importants nécessiteraient la formule 7/50, soit l’accord de la Chambre des communes, du Sénat, et d’au moins 7 provinces représentant 50% de la population.

L’indépendance ouvrirait la porte à une refondation constitutionnelle complète. Advenant que le Québec, l’Alberta ou la Saskatchewan deviennent des États indépendants, rien ne les obligerait à reprendre le cadre libéral-multiculturel actuel du Canada. Ils pourraient en théorie choisir un modèle constitutionnel qui adopte une conception plus conservatrice de la nation et donne un statut privilégié à la tradition historique, limite certaines manifestations religieuses exogènes, ou encore, un cadre qui renforce une laïcité stricte. La sensibilité politique de la majorité au moment de l’indépendance exercerait un poids déterminant sur le modèle adopté.

Sinon, il n’y a qu’en privilégiant une immigration disposée à évoluer dans un espace public sécularisé et respectueux des codes culturels de la majorité historique qu’on pourra réellement contenir le phénomène à moyen et long terme. L’affaire de Regina montre qu’une fois la pratique installée et juridiquement protégée, le retour en arrière devient extrêmement difficile. Le débat touche à la volonté de la société d’accueil de préserver un caractère culturel dans son espace public, et aux difficultés que ça présente. Il s’agit d’une préoccupation légitime qui doit pouvoir être exprimée sans être immédiatement taxée d’intolérance.

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