Après huit années consécutives de pertes, des conflits de travail à répétition et une hémorragie de clients vers ses concurrents, Postes Canada entre peut-être enfin dans la phase la plus importante de son redressement.
Selon Global News, la société d’État a annoncé vendredi une nouvelle perte avant impôt de 277 millions de dollars pour le deuxième trimestre de 2026.
À première vue, le chiffre demeure catastrophique.
Mais il constitue malgré tout une amélioration considérable par rapport à la perte de 407 millions enregistrée au même trimestre l’an dernier, alors que l’incertitude entourant les négociations avec le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes poussait encore les entreprises à confier leurs colis ailleurs.
Et surtout, un indicateur essentiel vient enfin de changer de direction.
Les revenus provenant des colis ont bondi de 20,7 % au deuxième trimestre, tandis que les volumes augmentaient de 15,6 %. Postes Canada y voit les premiers signes d’un retour des clients depuis la ratification, en juin, de nouvelles conventions collectives avec ses quelque 55 000 travailleurs syndiqués.
C’est encore trop tôt pour parler de redressement financier. Mais après plusieurs années pendant lesquelles presque tous les indicateurs allaient dans la mauvaise direction, Postes Canada dispose au moins maintenant d’une fenêtre pour tenter de sauver son modèle.
Une crise syndicale qui aura coûté extrêmement cher
Le nouveau contrat met fin à près de deux années de conflit et d’incertitude.
Les conventions demeureront en vigueur jusqu’au 31 janvier 2029. Elles prévoient notamment une hausse salariale de 6,5 % la première année, puis de 3 % la deuxième, avant des augmentations correspondant à l’inflation pour les trois années suivantes.
Le régime de retraite à prestations déterminées est maintenu et les avantages sociaux sont améliorés.
Mais la concession probablement la plus importante pour l’avenir de Postes Canada se trouve ailleurs : le nouveau contrat permet enfin la mise en place d’un véritable modèle de livraison de colis la fin de semaine.
Cette question était devenue centrale dans le conflit.
Pendant que les consommateurs s’habituaient à recevoir des commandes sept jours sur sept d’Amazon, de Purolator et d’une multitude de nouveaux services de livraison, Postes Canada demeurait largement enfermée dans un modèle du lundi au vendredi.
La société reconnaît elle-même que la livraison de fin de semaine est désormais une condition minimale pour espérer regagner des parts du marché du commerce électronique.
Elle prévoit commencer à offrir ce service dans les régions de Montréal, Toronto et Ottawa d’ici la fin de 2026 avant de l’étendre progressivement ailleurs.
Le problème est qu’entre-temps, une partie de la clientèle est partie.
En 2025 seulement, les revenus provenant des colis avaient chuté de 30,1 %, tandis que les volumes reculaient de 32,6 %. Postes Canada expliquait alors qu’un grand nombre d’entreprises avaient conclu des contrats à plus long terme avec d’autres transporteurs afin de se protéger contre de nouvelles perturbations syndicales.
Reconquérir ces clients pourrait prendre des années.
5,4 milliards de dollars de pertes
Le trou financier à combler est également gigantesque.
Postes Canada a perdu 1,57 milliard de dollars avant impôt en 2025, la pire année de son histoire.
Entre 2018 et 2025, ses pertes cumulées avant impôt atteignent maintenant près de 5,4 milliards de dollars. Ses pertes d’exploitation dépassent même 6,1 milliards.
La situation est devenue suffisamment grave pour que la société d’État ne puisse plus fonctionner uniquement avec ses propres revenus.
Ottawa lui avait accordé 1,034 milliard de dollars de financement remboursable en 2025 afin de maintenir ses opérations. Une nouvelle enveloppe pouvant atteindre 1,008 milliard a ensuite été approuvée au début de 2026.
Postes Canada prévient elle-même que d’autres fonds publics pourraient encore être nécessaires avant que les économies découlant de sa transformation se matérialisent.
Même en 2026, la société a déjà perdu 482 millions de dollars au cours des six premiers mois.
Autrement dit, la crise syndicale est peut-être terminée. La crise financière, elle, ne l’est absolument pas.
Le courrier traditionnel continue de disparaître
Le problème le plus profond dépasse d’ailleurs largement les syndicats.
Postes Canada est encore construite autour d’un marché qui disparaît progressivement.
Au deuxième trimestre, les revenus du courrier transactionnel ont diminué de 9,1 %, tandis que les volumes chutaient de 9,2 %. Pour l’ensemble des six premiers mois de l’année, les volumes ont reculé de 12,6 %.
Cette tendance dure depuis environ deux décennies.
Les factures arrivent par courriel. Les relevés bancaires sont numériques. Les gouvernements communiquent de plus en plus avec les citoyens par Internet.
Or, une bonne partie des coûts de Postes Canada demeurent fixes : il faut continuer à desservir pratiquement toutes les adresses du pays, même lorsqu’il y a beaucoup moins de lettres dans le sac du facteur.
C’est précisément pourquoi Ottawa a finalement autorisé des réformes longtemps repoussées.
Quatre millions d’adresses vers les boîtes communautaires
La plus visible sera le retour massif aux boîtes postales communautaires.
Environ quatre millions d’adresses qui bénéficient encore de la livraison à domicile doivent être converties au cours des prochaines années.
Postes Canada travaille déjà à la conversion de 621 000 adresses à la fin de 2026 et en 2027.
Selon le gouvernement fédéral, la centralisation de la livraison pourrait produire plus de 350 millions de dollars d’économies annuelles une fois le programme complètement implanté. Environ 72 % des Canadiens sont déjà desservis par une forme de livraison centralisée.
La société réduit également ses effectifs de gestion, rationalise certaines opérations de courrier, partage davantage ses véhicules entre équipes et doit revoir son réseau de bureaux de poste à mesure que d’anciennes communautés rurales sont devenues des secteurs urbains ou suburbains.
Les coûts d’exploitation ont ainsi diminué de 119 millions de dollars, ou 6,3 %, au deuxième trimestre par rapport à l’année précédente.
Ce chiffre est peut-être presque aussi important que la hausse des colis.
Postes Canada ne pourra pas simplement vendre davantage pour sortir de la crise. Elle devra également devenir beaucoup moins coûteuse à exploiter.
Les colis, ou rien
Son avenir repose donc de plus en plus sur un paradoxe.
Le marché historique de Postes Canada — la lettre — se contracte inexorablement.
Son marché d’avenir — le colis — est au contraire en pleine croissance, mais c’est également celui où elle affronte la concurrence la plus féroce.
La société estime que le commerce électronique canadien pourrait doubler au cours de la prochaine décennie. Mais elle reconnaît aussi avoir perdu une grande partie de son ancienne position dominante au profit de transporteurs internationaux et de nouveaux services utilisant notamment des travailleurs à la demande.
C’est là que les résultats du deuxième trimestre deviennent intéressants.
Postes Canada n’avait pas encore de convention collective ratifiée au premier trimestre. Les revenus de colis avaient alors chuté de 17,1 % et les volumes de 17,2 %.
Quelques mois plus tard, après la résolution du conflit, les revenus trimestriels de colis progressent de 20,7 %.
La comparaison est imparfaite et une partie de cette croissance s’explique par la faiblesse exceptionnelle de 2025. Mais le renversement est suffisamment marqué pour indiquer qu’une partie des clients pourrait revenir lorsque la menace d’une nouvelle interruption de service disparaît.
Une dernière chance
Postes Canada n’est donc certainement pas sauvée.
Une entreprise qui perd encore près de 300 millions de dollars en trois mois, après avoir accumulé plus de cinq milliards de pertes depuis 2018 et nécessité des injections de liquidités gouvernementales, demeure dans une situation extrêmement précaire.
Le nouveau contrat comporte également de nouveaux coûts salariaux et maintient plusieurs protections importantes pour les employés. Il ne règle pas à lui seul le problème fondamental d’un réseau immense conçu pour transporter beaucoup plus de courrier qu’aujourd’hui.
Mais pour la première fois depuis plusieurs années, les conditions minimales d’un redressement semblent réunies.
Postes Canada dispose maintenant d’une paix syndicale théoriquement garantie jusqu’en 2029. Elle peut livrer des colis la fin de semaine. Ottawa lui permet d’étendre les boîtes communautaires et de rationaliser son réseau. Ses coûts commencent à diminuer. Et surtout, les volumes de colis montrent les premiers signes d’un retour.
Le contraste avec 2025 est frappant.
Il y a un an, les entreprises fuyaient Postes Canada parce qu’elles ne savaient même pas si leurs colis seraient livrés.
Aujourd’hui, la société peut enfin recommencer à se battre pour les récupérer.
Reste à savoir si cette modernisation arrive juste à temps — ou plusieurs années trop tard.



