Depuis plusieurs années, Le Seigneur des anneaux s’est imposé, parfois bien malgré l’œuvre de J.R.R. Tolkien, comme l’un des réservoirs d’images privilégiés de la guerre culturelle occidentale. La Comté représente aisément le petit territoire paisible, homogène et attaché à ses traditions; Mordor et les Orques, la menace extérieure qui vient en bouleverser l’ordre.
De cette opposition sont nés quantité de mèmes politiques, notamment dans les milieux conservateurs et anti-immigration. Leur mécanique est volontairement provocatrice : face à une Comté pacifique, quelqu’un réclame davantage de « diversité » et suggère sarcastiquement d’y accueillir des Orques. La plaisanterie repose précisément sur son absurdité. Personne, dans l’univers traditionnel de Tolkien, ne songerait à présenter l’arrivée d’Orques comme un enrichissement culturel souhaitable.
La récupération politique de Tolkien n’est d’ailleurs plus confinée aux recoins d’Internet. En 2025, le département américain de la Sécurité intérieure a lui-même utilisé des images du Seigneur des anneaux pour promouvoir le recrutement à l’Immigration and Customs Enforcement (ICE). Une analyse publiée par The Conversation a également décrit la manière dont la Comté est devenue un symbole récurrent dans les mèmes anti-immigration et les lectures politiques de l’œuvre.
C’est dans ce contexte qu’Amazon vient de faire une annonce qui semble presque conçue pour nourrir la plaisanterie.
La troisième saison de The Lord of the Rings: The Rings of Power, qui sera lancée le 11 novembre sur Prime Video, introduira Marnûkh, interprété par Adam Young. Amazon le présente officiellement comme un mystérieux Orc « qui pourrait ne pas être ce qu’il semble être ». La nouvelle saison montrera par ailleurs les différents peuples de la Terre du Milieu forcés de former des alliances parfois difficiles contre Sauron.
Les scénaristes sont depuis allés beaucoup plus loin.
Dans une entrevue accordée à Nerdist après le Comic-Con de San Diego, les producteurs J.D. Payne et Patrick McKay ont expliqué que Marnûkh affirme avoir tourné le dos à Sauron et veut désormais aider les Elfes à vaincre le Seigneur des Ténèbres. Galadriel et Arondir devront donc déterminer s’ils peuvent faire confiance à un Orc.
Payne décrit même Marnûkh comme possédant quelque chose de « doux et drôle », de « sensible », voire de « poétique et plein d’âme », tout en conservant une facette inquiétante. La série construira ainsi une partie de son intrigue autour de Galadriel — qui a passé des années à combattre les Orques — apprenant à considérer la possibilité qu’un membre de ce peuple puisse être digne de confiance.
Inverse résume sans détour cette évolution : après avoir commencé à « humaniser » les Orques dans sa deuxième saison, notamment en leur donnant des familles et des aspirations propres, The Rings of Power pousse désormais cette transformation encore plus loin avec un Orc collaborant avec les héros dans leur lutte contre Sauron.
« La Comté est très blanche »
Le moment choisi est d’autant plus remarquable qu’une autre controverse entourant Tolkien vient précisément de ramener les questions de diversité, de frontières et d’ouverture au cœur du débat.
Andy Serkis, qui prépare The Hunt for Gollum, a dû répondre en juillet aux critiques concernant la distribution jusqu’ici presque entièrement blanche de son prochain film.
Serkis a invoqué les influences nordiques de Tolkien et le caractère culturellement homogène de la Comté. « La Comté semble très, très […] blanche », a-t-il déclaré avant d’expliquer que les Hobbits ne se préoccupent guère de ce qui se déroule au-delà de leurs frontières et « savent qu’ils ne veulent pas que des gens entrent ». Il a néanmoins ajouté qu’il ne comptait pas pratiquer un casting simplement destiné à cocher des cases politiquement correctes.
Cette déclaration a immédiatement été interprétée à travers les débats contemporains sur l’immigration et la diversité. The Guardian a d’ailleurs consacré un éditorial à la manière dont Le Seigneur des anneaux est devenu un terrain de projection politique, opposant différentes lectures de l’œuvre et de ses adaptations.
Et voilà qu’au même moment, Amazon nous présente littéralement un Orc que Galadriel doit apprendre à ne pas juger selon son appartenance à son peuple.
Difficile de fabriquer une situation plus parfaitement adaptée aux mèmes qui circulaient déjà.
Amazon répond-elle directement aux mèmes?
Il faut être précis : nous ne disposons d’aucune preuve permettant d’affirmer que les auteurs de The Rings of Power ont créé Marnûkh en réponse aux mèmes sur l’immigration.
Aucun scénariste n’a déclaré : « Nous avons vu les conservateurs plaisanter sur l’accueil des Orques dans la Comté et nous avons décidé de leur répondre. »
Mais poser la question est parfaitement légitime.
Les grandes productions culturelles ne sont pas conçues dans un vacuum. Le débat entourant la diversité dans Le Seigneur des anneaux existe depuis des années. La première saison de The Rings of Power avait elle-même été au centre d’une immense controverse concernant son choix d’acteurs noirs pour incarner des Elfes, des Nains et des Hobbits. Ces débats ont produit leurs propres familles de mèmes et de contre-mèmes.
Parallèlement, la représentation même des Orques fait depuis longtemps l’objet d’une offensive de réinterprétation culturelle. En 2020, une importante controverse avait déjà éclaté autour de Dungeons & Dragons et de l’idée voulant que représenter les Orques comme intrinsèquement violents ou mauvais puisse reproduire une vision « racialisée » du monde.
La deuxième saison de The Rings of Power avait déjà engagé Amazon dans cette direction en présentant des Orques comme des pères, des époux et des individus cherchant essentiellement un endroit où vivre. Cette décision avait suffisamment frappé les observateurs pour que Vox consacre un long article à la question des « bébés Orques » et aux difficultés narratives entraînées par cette volonté de transformer les serviteurs traditionnellement monstrueux de Sauron en population moralement complexe.
Marnûkh n’arrive donc pas de nulle part. Il représente plutôt l’aboutissement logique d’une orientation déjà clairement assumée par la série.
Mais cet aboutissement possède aujourd’hui une charge politique qu’il était difficile d’ignorer.
Le vieux mème disait essentiellement : « Vous exigez toujours davantage d’ouverture ? Très bien. Allez-vous aussi accueillir les Orques dans la Comté ? »
Amazon semble désormais répondre, consciemment ou non : « Eh bien, peut-être que certains Orques méritent effectivement qu’on leur fasse confiance. »
Le paradoxe Tolkien
Ironiquement, l’affaire est plus compliquée du point de vue de Tolkien lui-même.
Contrairement à l’impression laissée par les films de Peter Jackson, Tolkien n’était pas entièrement satisfait de l’idée d’un peuple doué de raison qui serait biologiquement et irrémédiablement mauvais.
Dans sa correspondance, il décrivait les Orques comme des créatures rationnelles terriblement corrompues. Sa conception chrétienne du mal lui posait un problème fondamental : Morgoth ne pouvait véritablement créer la vie; il ne pouvait que corrompre quelque chose qui existait déjà.
Tolkien hésita ainsi pendant des décennies sur leur origine exacte et sur les implications morales de leur existence. Dans une lettre de 1954, il s’arrêta même avant de les qualifier d’« irrémédiablement mauvais », jugeant que cela allait trop loin. Il rejetait plus généralement l’idée d’un Mal absolu incarné dans une créature rationnelle.
Il serait donc excessif d’affirmer qu’un Orc capable d’un choix moral positif viole nécessairement toute la métaphysique de Tolkien.
Mais il existe une différence considérable entre reconnaître ce problème théologique subtil — que Tolkien lui-même n’a jamais entièrement résolu — et transformer un Orc en compagnon « doux », « poétique », « sensible » des héros afin que Galadriel apprenne à dépasser sa méfiance envers son peuple.
C’est précisément cette mise en scène qui donne à Marnûkh une saveur très contemporaine.
La fiction comme champ de bataille politique
Le cas illustre surtout une transformation plus générale de la culture populaire.
Pendant longtemps, on pouvait considérer les modifications apportées aux grandes œuvres comme de simples choix commerciaux ou artistiques. Cette innocence devient beaucoup plus difficile à défendre lorsque les créateurs eux-mêmes parlent constamment de représentation, d’inclusion, de diversité et de réinterprétation des œuvres anciennes à travers les préoccupations morales contemporaines.
La guerre culturelle fonctionne d’ailleurs dans les deux sens.
Les conservateurs récupèrent Tolkien pour parler de frontières, d’enracinement et de défense d’une communauté. Le gouvernement américain lui-même s’est mis au « Shire-posting » pour promouvoir ICE.
À gauche, des commentateurs répondent en insistant sur l’alliance des différents peuples contre Sauron, sur la compassion de Frodo envers Gollum ou sur la nécessité de déconstruire une représentation trop manichéenne des Orques. The Guardian affirmait encore en juillet que le véritable message de Tolkien résidait précisément dans l’union de peuples différents contre le pouvoir tyrannique.
Amazon se retrouve au milieu de cette bataille — mais certainement pas en position de spectateur neutre.
The Rings of Power a fait dès ses débuts de la transformation démographique et morale de la Terre du Milieu une composante assumée de son adaptation. Avec Marnûkh, cette volonté atteint une nouvelle frontière : non seulement les peuples traditionnellement héroïques sont-ils réinterprétés selon les normes contemporaines de représentation, mais les Orques eux-mêmes deviennent maintenant susceptibles d’intégrer le camp des protagonistes.
Impossible de démontrer qu’un producteur a un jour aperçu le mème disant que « la Comté aurait besoin de quelques Orques pour devenir plus diverse » avant de décider de lui répondre.
Mais il devient tout aussi difficile de prétendre que ces productions sont complètement étrangères au combat culturel qui se déroule autour d’elles.
Quand une plaisanterie politique repose depuis des années sur l’idée qu’« ils finiront bien par nous présenter un gentil Orc » et qu’une série célèbre précisément l’arrivée d’un Orc « doux », « sensible » et « poétique » qui veut rejoindre les Elfes contre Sauron, la coïncidence mérite au minimum d’être relevée.
Et c’est peut-être cela qui rend Marnûkh plus intéressant que le personnage lui-même : il est difficile de savoir où s’arrête désormais l’adaptation de Tolkien et où commence la conversation que Hollywood entretient avec ses adversaires dans la guerre culturelle.



