De «woke 1» à «woke 2» : un nouveau souffle d’ambitions radicales à gauche?

Une nouvelle expression commence à s’imposer dans les débats politiques anglo-saxons : « Woke 1 » et « Woke 2 ».

Ce qui n’était encore récemment qu’une plaisanterie circulant sur les réseaux sociaux est désormais employé par des journalistes, des intellectuels progressistes et jusqu’à Alexandria Ocasio-Cortez pour distinguer deux périodes du militantisme de gauche contemporain.

La formule devenue virale est particulièrement révélatrice : « Woke 1 was crazy », ou « Woke 1 était fou ».

Ocasio-Cortez l’a elle-même reprise dimanche dernier lors d’une entrevue à ABC, alors qu’on l’interrogeait sur les anciennes positions radicales de certains candidats socialistes démocrates. La représentante new-yorkaise citait en réalité le conseiller municipal Chi Ossé, mais elle a repris la formule avec amusement pour expliquer que certaines idées formulées autour de 2020 appartenaient à une autre époque.

Le moment a rapidement suscité des réactions, notamment parce qu’Alexandria Ocasio-Cortez n’était pas une observatrice extérieure de cette première vague : elle en fut au contraire l’une des figures politiques les plus visibles.

En 2020, elle défendait explicitement l’idée de réduire considérablement le financement de la police. Interrogée sur ce que signifierait une Amérique où la police serait « defunded », elle répondait que cela ressemblerait aux banlieues aisées où l’on investit davantage dans les services sociaux que dans la présence policière. Son propre site de représentante au Congrès conserve encore cette intervention dans ses archives.

Que l’une des principales représentantes de cette génération puisse aujourd’hui plaisanter elle-même sur le caractère excessif de « Woke 1 » donne une bonne idée du changement culturel qui s’est produit.

« Woke 1 » : l’époque des social justice warriors

La frontière chronologique demeure approximative, mais « Woke 1 » désigne généralement la vague qui commence au milieu des années 2010 et atteint son sommet autour de 2020.

C’est l’époque des social justice warriors, des débats sur les microagressions, les espaces sécuritaires, les privilèges, les pronoms, l’appropriation culturelle, l’intersectionnalité, les identités de genre et la représentation raciale.

Le mouvement prend d’abord une ampleur considérable sur les campus universitaires et les réseaux sociaux avant de pénétrer progressivement les médias, les grandes entreprises, les organismes publics et les partis politiques.

Selon Idrees Kahloon, dans The Atlantic, son apogée culturelle survient en 2020 après la mort de George Floyd. Des entreprises mettent alors sur pied des programmes de diversité, d’équité et d’inclusion, les universités publient des déclarations sur leur participation au « racisme systémique », tandis que les ouvrages d’Ibram X. Kendi et Robin DiAngelo deviennent pratiquement des lectures de référence dans certains milieux institutionnels.

Vox, pourtant beaucoup plus sympathique aux objectifs progressistes, reconnaît lui aussi qu’une partie de cette époque était caractérisée par un langage très particulier : déclarations de reconnaissance territoriale, catégories identitaires toujours plus précises, généralisations sur les hommes blancs, les femmes blanches ou les personnes cisgenres et vocabulaire emprunté au monde universitaire et aux organismes à but non lucratif.

C’est cette culture qui est désormais rétrospectivement appelée « Woke 1 ».

Elle était souvent extrêmement visible, parfois théâtrale et largement centrée sur la transformation des normes sociales et du langage. « Woke 2 » est d’abord apparu comme une blague… à gauche

Il serait toutefois trompeur de croire que l’expression « Woke 2 » a été inventée par des conservateurs pour dénoncer une nouvelle menace.

Ses premières utilisations importantes viennent plutôt de la gauche elle-même.

Selon Vanity Fair, la formule commence véritablement à circuler après la victoire de Donald Trump en 2024, particulièrement sur Bluesky. En décembre 2024, Chris Person, cofondateur du média coopératif Aftermath, annonçait déjà ironiquement le retour prochain du wokisme et invitait ses lecteurs à investir « au rez-de-chaussée de Woke 2 ».

En juin 2025, Ben Collins, patron de The Onion, publiait simplement : « Today I am declaring Woke 2 » — « aujourd’hui, je proclame Woke 2 ».

La plaisanterie reposait initialement sur une sorte de fantasme de revanche : après avoir été ridiculisée, battue politiquement et accusée d’avoir contribué au retour de Trump, la gauche woke reviendrait dans une version améliorée et beaucoup moins timide.

Mais au cours de 2026, plusieurs auteurs progressistes ont commencé à traiter l’idée beaucoup plus sérieusement.

Et leurs propres définitions permettent peut-être de comprendre ce qui distingue véritablement les deux générations.

De la dénonciation du pouvoir à sa conquête

En avril, Samantha Hancox-Li publiait dans la revue progressiste Liberal Currents un essai intitulé simplement « What Is Woke 2? ».

Sa réponse tient presque en une phrase :

Woke 2 serait Woke 1 ayant développé une relation honnête avec le pouvoir.

Selon elle, la première génération fonctionnait principalement par ce qu’elle appelle « l’excavation » : découvrir et dénoncer les structures cachées de racisme, de sexisme, de domination ou d’exclusion présentes dans la société. Mais cette phase serait terminée.

« Il n’est plus suffisant — ni même particulièrement utile — de découvrir les forces cachées de la réaction », écrit-elle en substance. Le nouvel objectif doit plutôt être de combattre, exercer le pouvoir et proposer des mesures concrètes utilisant directement l’État.

Cette définition est importante parce qu’elle vient directement d’une intellectuelle favorable au projet.

Woke 2 ne serait donc pas nécessairement plus obsédé par les pronoms ou les microagressions que Woke 1. Il pourrait même l’être moins, mais il serait davantage orienté vers l’exercice effectif et durable du pouvoir.

Hancox-Li cite notamment la nécessité d’avoir des revendications concrètes permettant d’utiliser le pouvoir étatique et évoque favorablement certaines formes de confrontation institutionnelle beaucoup plus musclées. Selon elle, la nouvelle gauche doit conserver les analyses utiles de Woke 1 tout en abandonnant certaines de ses lubies ou de ses réflexes de foule.

« Wokeness at war »

Un autre texte publié un mois plus tard dans la même revue va encore beaucoup plus loin.

Silvaria Lysandra Zemaitis y appelle explicitement Woke 2 à construire des institutions capables de conserver et d’exercer le pouvoir. Son diagnostic est que Woke 1 savait extrêmement bien dénoncer les structures de domination, mais très mal bâtir les organisations nécessaires pour imposer durablement ses solutions.

Elle propose donc que la gauche développe l’équivalent progressiste de la Heritage Foundation, de la Federalist Society et des grands réseaux institutionnels conservateurs américains : organisations juridiques, filières de formation, réseaux de politiques publiques, législations modèles et infrastructures idéologiques.

Elle parle même d’une « wokeness at war », un « wokisme en guerre », et conclut que la tâche consiste désormais à bâtir, prendre puis consolider le pouvoir.

On comprend mieux pourquoi certains critiques voient dans Woke 2 quelque chose de potentiellement plus sérieux que les excès parfois grotesques de la décennie précédente.

Woke 1 pouvait prendre la forme d’un étudiant arrachant une pancarte « hommes » ou « femmes » sur une porte de toilette. Woke 2 aspire plutôt, dans cette conception, à former ceux qui écriront les règlements régissant l’établissement tout entier.

Moins d’identité affichée, davantage de pouvoir concret

Cette évolution ne signifie toutefois pas simplement une radicalisation linéaire. Un autre changement important est en cours : la gauche semble progressivement abandonner le langage identitaire qui a fait sa réputation dans les années 2010 pour revenir vers un discours beaucoup plus économique et populiste.

Vox observe qu’après l’élection de 2024, plusieurs progressistes ont remplacé les références constantes à la représentation et aux identités par des thèmes beaucoup plus universels : coût du logement, alimentation, soins de santé, salaires, pouvoir des entreprises et concentration de la richesse. Le média résume assez bien le changement : le vocabulaire a davantage changé que les valeurs.

Zohran Mamdani constitue probablement l’exemple le plus évident de cette évolution. Selon Vanity Fair, même Thomas Chatterton Williams, l’un des intellectuels les plus connus pour sa critique de l’ancienne gauche woke, reconnaît que l’accent mis par Mamdani sur l’abordabilité plutôt que sur la signalisation identitaire représente une amélioration par rapport à Woke 1.

Le paradoxe de Woke 2 apparaît ici. Sur la forme, il peut sembler moins woke : il parle moins de privilège blanc, moins de microagressions et parfois moins ouvertement de race ou de genre. Mais certains de ses théoriciens souhaitent précisément que ce militantisme devienne plus discipliné, plus institutionnel et davantage tourné vers la prise du pouvoir.

Une sorte de nostalgie pour l’ancien wokisme

C’est ce changement qui explique l’apparition d’un phénomène assez ironique : une certaine nostalgie, même chez plusieurs anciens critiques du wokisme, pour ce que Woke 1 avait de relativement naïf.

Vanity Fair relève cette évolution chez Thomas Chatterton Williams, qui avait notamment cosigné en 2020 la célèbre lettre de Harper’s dénonçant la culture de l’ostracisme et de l’humiliation publique.

Il demeure critique des excès identitaires de cette époque, mais estime maintenant qu’une nouvelle gauche moins préoccupée par la signalisation identitaire et davantage déterminée à défendre certains principes pourrait constituer une amélioration.

Même Vox écrit aujourd’hui que les irritants du « Peak Woke » paraissent relativement modestes comparativement aux conflits politiques beaucoup plus brutaux des dernières années.

Le phénomène rappelle presque le regard que l’on porte parfois sur les premiers « social justice warriors » du début des années 2010 : militants extrêmement moralisateurs et souvent exaspérants, mais dont les batailles sur Tumblr, Twitter ou les campus peuvent aujourd’hui sembler presque innocentes à côté d’une politique beaucoup plus directement orientée vers l’État, les institutions et les rapports de force.

Woke 2, la Palestine et la nouvelle convergence avec l’islam politique

Une autre critique, surtout présente à droite, estime que Woke 2 se serait en partie « islamisé », ou du moins que la cause palestinienne aurait remplacé plusieurs des anciennes obsessions identitaires au centre du militantisme. Depuis le 7 octobre 2023, les manifestations propalestiniennes, les keffiehs, les campements universitaires et le vocabulaire de l’« intifada » occupent une place beaucoup plus importante dans la gauche militante occidentale.

Une plaisanterie qui circule résume brutalement cette perception : Woke 1 voulait vous convaincre que le sexe biologique n’existait pas; Woke 2 voudrait maintenant vous convaincre que le terrorisme islamiste est une forme légitime de résistance. La formule est évidemment caricaturale, mais elle reflète le malaise provoqué par certains militants ayant refusé de condamner clairement le Hamas ou ayant présenté ses violences dans une grille anticoloniale.

Le phénomène repose surtout sur une nouvelle convergence entre la gauche intersectionnelle et certaines mobilisations musulmanes autour de la Palestine. The Atlantic a notamment décrit en Grande-Bretagne une alliance parfois surnommée « rainbow and crescent », « l’arc-en-ciel et le croissant » : des progressistes très libéraux sur les questions LGBT ou féministes alliés à des groupes musulmans parfois beaucoup plus conservateurs, mais réunis par l’anti-impérialisme et la cause palestinienne.

C’est aussi l’un des changements relevés par Geoff Russ dans le National Post : là où Woke 1 était largement structuré par les rapports raciaux entre Noirs et Blancs aux États-Unis, Woke 2 serait davantage dominé par le Moyen-Orient, Israël et la Palestine. Pour ses critiques, la nouvelle vague serait ainsi moins préoccupée par les vieilles batailles culturelles des années 2010 et davantage par une vision globale opposant peuples « colonisés » et puissances occidentales.

Geoff Russ : le Canada serait déjà passé à Woke 2

Dans le National Post, Geoff Russ propose ce vendredi une interprétation encore différente du phénomène. Selon lui, Woke 2 ne serait pas réellement une nouvelle idéologie, mais la deuxième étape de la même révolution culturelle.

Woke 1 aurait contraint les institutions à accepter une série de nouvelles normes. Woke 2 consisterait maintenant à transformer ces concessions en structures administratives durables.

Le militant de 2016 réclamait un changement de vocabulaire ou une reconnaissance symbolique. Celui de 2026, devenu fonctionnaire, avocat, gestionnaire ou responsable des ressources humaines, peut désormais déterminer les critères d’embauche, l’attribution des subventions, les contrats, les licences ou les politiques institutionnelles.

C’est dans ce sens que Russ affirme que le Canada serait particulièrement avancé dans Woke 2. Et certains éléments institutionnels qu’il cite sont effectivement vérifiables.

Le plan 2026-2027 du Bureau du Conseil privé continue par exemple de mesurer explicitement si les documents soumis au Cabinet comprennent une analyse satisfaisante selon l’Analyse comparative entre les sexes Plus, tandis qu’un autre indicateur mesure si les fonctionnaires considèrent que leur ministère soutient suffisamment la diversité, l’inclusion et l’antiracisme.

Le Secrétariat du Conseil du Trésor prévoit également que les ministères continuent de mesurer les effets de leurs programmes sur différentes populations selon le genre et la diversité, notamment au moyen d’indicateurs et de plans de collecte de données spécifiques.

La Stratégie canadienne de lutte contre le racisme 2024-2028 adopte quant à elle explicitement une approche systémique touchant l’immigration, la santé, le logement, la justice, les forces de l’ordre, la sécurité publique ainsi que l’action internationale du Canada.

Que l’on considère ces politiques comme légitimes ou non, elles illustrent bien le déplacement décrit par Russ : on n’est plus simplement dans le slogan militant, mais dans l’intégration administrative de certaines conceptions de l’équité et de la discrimination.

Deux définitions de Woke 2 qui finissent curieusement par se rejoindre

Il existe donc aujourd’hui au moins deux manières de comprendre Woke 2.

Pour ses partisans, il s’agit d’une gauche ayant appris les erreurs de Woke 1 : moins de police du langage, moins de performance sur les réseaux sociaux, davantage de politique populaire, de propositions concrètes et d’organisation. Pour ses adversaires, il s’agit au contraire du moment où les théories de Woke 1 cessent d’être simplement culturelles pour devenir administratives et institutionnelles. Curieusement, les deux camps décrivent parfois presque exactement le même phénomène.

Les auteurs progressistes de Liberal Currents disent eux-mêmes qu’il faut désormais construire des institutions, développer des réseaux juridiques, former du personnel, rédiger des politiques modèles et apprendre à exercer durablement le pouvoir. Geoff Russ affirme de son côté que la deuxième vague sera précisément plus difficile à combattre parce qu’elle sera moins spectaculaire et davantage intégrée aux institutions. Ils divergent complètement sur la désirabilité du projet, mais beaucoup moins sur sa nature.

C’est peut-être finalement la meilleure définition actuelle de Woke 2 : non pas nécessairement un retour des social justice warriors des années 2010, mais leur transformation.

Woke 1 voulait essentiellement changer la manière dont la société parle et pense. Woke 2, du moins selon ceux qui commencent eux-mêmes à théoriser le concept, veut apprendre beaucoup plus sérieusement comment la société s’organise et exerce le pouvoir.

Facebook
Twitter
LinkedIn
Reddit
Email

Les nouvelles à ne pas manquer cette semaine