Arabie saoudite : 239 personnes exécutées depuis le début de l’année

Alors que le royaume ambitionne d’incarner la modernité dans le monde arabe, sa politique d’exécutions massives, notamment à l’égard d’étrangers condamnés pour drogue, révèle une facette bien plus sombre de son autoritarisme judiciaire.

Avec 239 personnes exécutées depuis le début de l’année, dont 161 pour des infractions liées aux stupéfiants, l’Arabie saoudite s’apprête à dépasser son propre record annuel de 338 exécutions établi en 2024. Cette nouvelle flambée survient dans le contexte d’une campagne sécuritaire lancée en 2023 contre le trafic de drogue et la consommation croissante de captagon, une amphétamine très répandue au Moyen-Orient. Selon l’AFP, 17 exécutions ont été réalisées en seulement trois jours entre le 2 et le 4 août 2025, dont deux pour terrorisme et quinze pour trafic de drogues, majoritairement à l’encontre d’étrangers.

Cette intensification soulève une vague d’inquiétude parmi les organisations de défense des droits humains, qui dénoncent l’instrumentalisation de la peine capitale comme outil de dissuasion, en l’absence de preuve de son efficacité réelle.

Une campagne impitoyable contre la drogue

Lancé officiellement en 2023, le durcissement répressif vise à endiguer l’entrée de substances comme le captagon ou le cannabis, de plus en plus présents sur les routes et aux postes-frontières du royaume. « Il est clair que l’Arabie saoudite a choisi de redoubler d’efforts au niveau des arrestations et des sanctions appliquées à l’encontre de ceux qui sont perçus comme liés au trafic de drogue », a analysé Caroline Rose du New Lines Institute à Washington, dans des propos rapportés par Le Nouvel Obs avec AFP.

Le ministre saoudien de l’Intérieur, le prince Abdulaziz ben Saud ben Nayef, avait lui-même averti dès les débuts de l’opération que « les trafiquants et les contrebandiers de drogue n’y survivraient pas ». Le directeur de la sécurité publique, Mohammed Al-Bassami, a évoqué en juin des « résultats positifs tangibles », sans pour autant fournir de données permettant de vérifier l’impact réel sur les réseaux de trafic ou sur la consommation.

Des étrangers en première ligne

Le recours massif à la peine capitale frappe de manière disproportionnée les travailleurs étrangers présents dans le royaume, souvent originaires d’Asie ou d’Afrique, et employés dans les secteurs du bâtiment, des services ou comme domestiques. Sur les 239 exécutions recensées en 2025, 136 concernent des étrangers, dont 125 pour des affaires de drogue, selon les données compilées par l’AFP.

Pour Jeed Basyouni, de l’organisation Reprieve, basée à Londres, « les ressortissants étrangers sont particulièrement vulnérables aux violations du droit à un procès équitable ». Elle ajoute, citée par Le Journal de Québec, que la tendance actuelle est « particulièrement inquiétante dans un contexte mondial où la tendance va plutôt vers la dépénalisation de la possession et de la consommation de cannabis ».

Le 2 et 3 août 2025, par exemple, treize des personnes exécutées pour trafic de haschich ou de cocaïne étaient étrangères. Ces cas rappellent les nombreuses condamnations précédentes d’Indonésiens, Philippins ou Nigérians, dont les procès se sont souvent déroulés dans l’opacité et sans défense juridique adéquate.

Une dissonance avec l’image de modernité

Le prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS), également Premier ministre, continue de se présenter comme un réformateur, promoteur de la Vision 2030 : grands projets touristiques, investissements technologiques, mondialisation sportive, dont l’accueil de la Coupe du monde 2034. Mais ce vernis modernisateur se heurte à une réalité judiciaire brutale. L’affaire du meurtre de Jamal Khashoggi, journaliste dissident tué au consulat saoudien d’Istanbul en 2018, avait un temps terni son image à l’étranger — sans pour autant compromettre ses relations avec les grandes puissances.

En mai dernier, le président américain Donald Trump, en visite à Riyad, n’a exprimé aucune critique publique à propos de ces exécutions. Au contraire, il a salué MBS avec enthousiasme : « Je vous aime trop », lui a-t-il lancé, selon Le Nouvel Obs avec AFP. Le pragmatisme commercial et stratégique semble avoir relégué les droits humains au second plan, malgré les inquiétudes de nombreux observateurs.

Une justice d’exception au nom de la dissuasion

Les autorités saoudiennes soutiennent que toutes les voies de recours sont épuisées avant une exécution et que la peine de mort demeure indispensable au maintien de l’ordre public. Mais comme le rappelle Jeed Basyouni, « il n’y a aucune preuve permettant de justifier le recours à la peine de mort comme moyen de dissuasion, en particulier pour les crimes liés à la drogue ». Les défenseurs des droits humains estiment que ce durcissement juridique contredit l’image de tolérance que Riyad souhaite exporter.

Le contraste est frappant : alors que plusieurs États, y compris conservateurs, s’orientent vers des approches de santé publique ou de dépénalisation dans la gestion des drogues, l’Arabie saoudite brandit la potence comme réponse unique. Ce choix punitif, appliqué dans une logique expéditive, risque à la fois de dissuader l’investissement international, de compromettre les projets de développement et de pérenniser une justice à deux vitesses.

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