Le système d’asile canadien, conçu pour protéger ceux qui fuient la guerre, la persécution ou l’effondrement de l’État de droit, est de plus en plus sollicité par des ressortissants de pays occidentaux stables et alliés. Une dérive que Jamie Sarkonak dénonce sans détour dans une chronique publiée le 4 février 2026 dans le National Post. À travers une série de cas concrets et de décisions judiciaires, l’auteure soutient que le Canada gaspille des ressources limitées en traitant des demandes d’asile relevant davantage de l’abus procédural que de la protection humanitaire.
Un cas emblématique : fuir l’Espagne pour obtenir l’asile au Canada
Jamie Sarkonak ouvre son analyse sur une décision récente de la Cour fédérale : une famille sollicitant l’asile au Canada obtient une nouvelle chance de demeurer au pays, non pas parce qu’elle fuit une zone de guerre, mais parce qu’elle dit craindre pour sa sécurité… en Espagne. Selon les éléments rapportés par l’auteure, le père — d’origine latino-américaine — affirme être poursuivi par une organisation criminelle transnationale. La famille soutient que les forces policières espagnoles seraient incapables d’assurer leur protection, malgré le fait que l’Espagne soit une démocratie européenne dotée d’institutions judiciaires fonctionnelles.
Le tribunal n’a pas accordé le statut de réfugié, mais a renvoyé le dossier à un nouvel adjudicateur. Entre-temps, la famille demeure admissible aux prestations offertes aux demandeurs d’asile : soins de santé complets, scolarisation gratuite pour les enfants et accès à divers services sociaux. Pour Sarkonak, le cœur du problème est là : même lorsque ces demandes sont ultimement rejetées, leur traitement prolongé entraîne des coûts importants pour l’État canadien.
Un système ouvert à « tout le monde, partout »
L’auteure rappelle un fait central : le Canada permet à n’importe quel ressortissant de n’importe quel pays de déposer une demande d’asile, y compris ceux provenant de démocraties occidentales dotées de systèmes policiers et judiciaires reconnus. Depuis 2020, note-t-elle, des demandes ont été enregistrées en provenance de pays comme la France, l’Italie, la Suède, l’Espagne, le Royaume-Uni et même les États-Unis.
Certes, beaucoup de ces demandes sont rejetées à l’issue du processus. Mais, insiste Sarkonak, ce rejet intervient souvent après des années de procédures, durant lesquelles les demandeurs bénéficient d’un ensemble complet de services publics et mobilisent les capacités déjà saturées des tribunaux, des écoles et du système de santé.
« Protection étatique inadéquate » : l’argument fourre-tout
Au fil des ans, l’argument de l’« inadéquation de la protection étatique » est devenu la clé de voûte de nombreuses demandes issues de pays sûrs. Des demandeurs soutiennent que, malgré l’existence formelle de l’État de droit dans leur pays, la police et les tribunaux seraient incapables — ou peu disposés — à les protéger.
Sarkonak souligne l’ironie de ce raisonnement : plusieurs villes canadiennes, confrontées à la criminalité organisée, aux extorsions et aux guerres de gangs, pourraient elles-mêmes être décrites comme souffrant d’une protection étatique imparfaite. Pourtant, le Canada s’érige en refuge pour des citoyens de pays alliés qui invoquent précisément ce type de défaillance.
Des précédents qui s’accumulent
La chronique du National Post passe en revue plusieurs cas marquants. Sarkonak rappelle qu’en 1985, un ancien membre d’un groupe paramilitaire britannique avait obtenu de multiples recours au Canada, avant d’être finalement expulsé… douze ans plus tard. Plus récemment, des ressortissants américains, hongrois, roumains ou tchèques ont invoqué la persécution, l’homophobie ou l’inefficacité policière pour justifier leur présence prolongée au pays.
Elle mentionne notamment les demandes récurrentes de Roms hongrois, souvent rejetées, mais accompagnées de longues batailles juridiques. Selon une estimation citée par l’auteure, ces dossiers auraient coûté jusqu’à 500 millions de dollars aux contribuables canadiens au début des années 2010, sans compter les enjeux de criminalité associés à certains de ces cas.
Quand la France devient un pays « non sécuritaire »
L’un des exemples les plus troublants soulevés par Sarkonak concerne une décision de février 2025, où un adjudicateur a accordé le statut de réfugié à une famille nigériane dont plusieurs membres possédaient la citoyenneté française ou un statut de résident permanent. L’argument retenu : des « lacunes sérieuses » de l’État français, liées au racisme, au sexisme et à l’hostilité envers les immigrants.
Bien que cette décision ait été renversée en appel plus tard en 2025, Sarkonak y voit un symptôme inquiétant : le simple fait qu’un pays du G7 puisse être jugé incapable d’assurer la protection de ses citoyens révèle, selon elle, une dérive idéologique et administrative du système d’asile canadien.
Une machine lente, coûteuse et difficile à arrêter
Même lorsque les demandes sont rejetées, le problème demeure. Sarkonak cite le cas d’un homme ayant obtenu la citoyenneté suédoise avant de réclamer l’asile au Canada en 2014. Dix ans plus tard, en 2024, les autorités canadiennes tentaient encore de le renvoyer, illustrant l’extrême lenteur et la complexité du processus de renvoi.
Pour l’auteure, cette inertie transforme l’asile en quasi-permis de séjour temporaire à long terme, sans véritable mécanisme de dissuasion pour les demandes manifestement faibles.
Une réforme radicale réclamée
La conclusion de Jamie Sarkonak est sans équivoque. Le Canada, écrit-elle dans le National Post, doit revoir de fond en comble son système d’asile. Elle plaide pour une liste restreinte de pays admissibles, assortie de plafonds clairs sur le nombre de demandes acceptées, afin de recentrer le système sur sa mission première : protéger de véritables réfugiés, et non offrir une échappatoire administrative à des citoyens de démocraties occidentales.
À ses yeux, continuer à traiter ces dossiers revient à dilapider des ressources publiques limitées au détriment de ceux qui en ont réellement besoin — et à fragiliser la crédibilité même du droit d’asile au Canada.



