Dans un contexte international marqué par une instabilité accrue, des tensions commerciales persistantes avec les États-Unis et une redéfinition des priorités stratégiques occidentales, le Canada réévalue certains de ses engagements majeurs en matière de défense. Le dossier du remplacement de la flotte de chasseurs de l’Aviation royale canadienne, longtemps retardé, refait ainsi surface sous un angle nouveau.
Une remise en question partielle du programme F-35
Selon une chronique publiée le 28 janvier 2026 par John Ivison dans le National Post, des sources gouvernementales indiquent qu’Ottawa envisagerait de compléter sa future flotte de chasseurs par des appareils suédois Saab Gripen, plutôt que de se limiter à l’achat de 88 avions américains F-35 Lightning II tel qu’annoncé en décembre 2022.
Toujours selon le National Post, environ la moitié de la valeur totale de la flotte finale pourrait être constituée de Gripen, bien qu’aucune décision formelle n’ait encore été arrêtée. Le ministre de la Défense, David McGuinty, a confirmé au quotidien qu’« aucune décision n’a été prise » à ce stade.
Le Canada demeure toutefois engagé contractuellement à l’achat d’au moins 16 F-35, dont les premières livraisons sont prévues dès cette année. Les huit premiers appareils doivent être affectés à la formation des pilotes à Luke Air Force Base, en Arizona.
Réactions américaines et enjeu du NORAD
Cette possible diversification a suscité des réactions à Washington. Dans un article distinct publié le 26 janvier 2026 par le même journal, la rédaction rapporte les propos de l’ambassadeur américain au Canada, Pete Hoekstra, qui a averti que toute réduction substantielle du nombre de F-35 achetés par le Canada pourrait avoir des conséquences opérationnelles pour le NORAD, le commandement militaire conjoint chargé de la défense aérospatiale du continent.
Selon Hoekstra, si le Canada ne fournit pas certaines capacités attendues au sein du NORAD, les États-Unis pourraient être amenés à acheter davantage de F-35 pour leur propre flotte et à opérer plus fréquemment des avions américains dans l’espace aérien canadien afin de combler d’éventuelles lacunes. Il a également exprimé des doutes quant à l’interopérabilité du Gripen avec les systèmes déjà en place au sein de l’alliance nord-américaine.
Capacité militaire, interopérabilité et autonomie
Sur le plan technique, le National Post rappelle que le F-35 est largement considéré par les forces armées canadiennes comme un saut générationnel en matière de puissance aérienne, notamment en raison de ses capacités de furtivité, de fusion des capteurs et d’intégration avec les forces alliées. Des documents internes du ministère de la Défense nationale, cités par John Ivison, indiquent que le F-35 aurait nettement surpassé le Gripen lors de l’évaluation technique des appareils.
À l’inverse, le Gripen est présenté comme moins coûteux, plus simple à opérer, mieux adapté aux pistes courtes et aux conditions nordiques, et offrant des retombées industrielles importantes pour le Canada. Le constructeur suédois Saab a notamment proposé que les appareils destinés au Canada soient assemblés au Québec, dans le cadre d’un partenariat stratégique conclu entre Ottawa et Stockholm en novembre dernier. Bombardier, partenaire industriel de Saab, a pour sa part annoncé un investissement de 100 millions de dollars dans de nouvelles installations près de Montréal.
Un équilibre délicat à trouver
Le débat met en lumière un dilemme stratégique pour le Canada. D’un côté, la diversification des fournisseurs et le renforcement de la base industrielle nationale sont présentés comme des moyens d’accroître l’autonomie stratégique du pays, un thème repris par le premier ministre Mark Carney dans son discours au Forum économique mondial de Davos. De l’autre, la défense aérospatiale nord-américaine repose depuis des décennies sur une intégration étroite avec les États-Unis, tant sur le plan des équipements que des doctrines opérationnelles.
Comme le soulignent les articles du National Post, toute modification substantielle de la composition de la flotte canadienne pourrait donc avoir des implications techniques, diplomatiques et stratégiques, sans qu’il soit encore clair comment ces enjeux seraient arbitrés par le gouvernement.
À ce stade, Ottawa poursuit son examen du dossier, alors que les premières livraisons de F-35 approchent et que les discussions avec les partenaires américains et européens se poursuivent.



