Aux États-Unis, la question des rôles de genre traditionnels continue de diviser profondément la société. Selon une vaste enquête rapportée par Mel Leonor Barclay et Mariel Padilla dans The 19th News, près de la moitié des Américains estiment que la société bénéficierait d’un retour au modèle où l’homme assure principalement les revenus et la femme s’occupe du foyer. Mais derrière cette idée, les clivages apparaissent nets : entre hommes et femmes, entre générations, et entre affiliations politiques ou religieuses.
Les journalistes expliquent que 6 hommes sur 10 souhaitent ce retour aux rôles classiques, contre seulement 4 femmes sur 10. L’écart est particulièrement marqué au sein de la jeune génération : 54 % des hommes de la génération Z partagent cette vision, contre une proportion bien moindre de femmes du même âge. Bill Jennings, 69 ans, témoigne dans les colonnes du 19th News : « Je pense que les rôles traditionnels sont généralement meilleurs pour la famille et pour les enfants. »
Barclay et Padilla montrent aussi que l’appartenance politique influence fortement les réponses. Chez les républicains, 87 % des hommes et 79 % des femmes se disent favorables à ce modèle, alors que du côté démocrate, seulement 26 % des hommes et 21 % des femmes partagent cette opinion. Le statut matrimonial joue également un rôle : les pères et les hommes mariés affichent un soutien élevé (67 % et 62 % respectivement), tandis que les femmes célibataires sont les moins enclines à y adhérer (37 %).
La religion renforce encore cette fracture. Plus de 77 % des évangéliques souhaitent un retour aux rôles traditionnels, contre 54 % des chrétiens non évangéliques, 32 % des juifs et seulement 15 % des athées ou agnostiques. Pour Eve Rodsky, avocate et auteure citée par The 19th News, cette tendance n’est pas surprenante : « L’idée de la femme au foyer est tellement ancrée dans notre folklore que j’aurais été étonnée de voir des chiffres différents. » Elle souligne aussi que la montée du nationalisme chrétien contribue à entretenir cette nostalgie, notamment après l’assassinat du militant conservateur Charlie Kirk, qui défendait ouvertement ces valeurs.
Pourtant, Barclay et Padilla relèvent un paradoxe : 63 % des Américains estiment qu’un parent devrait rester à la maison pour s’occuper des enfants, mais une majorité d’entre eux insistent pour dire que ce rôle peut être assumé indifféremment par le père ou la mère. Dans la réalité, ce sont cependant les femmes qui, le plus souvent, réduisent leurs heures ou quittent leur emploi. Kaylia Artis, une jeune infirmière de 24 ans en Virginie, explique ainsi qu’elle doit travailler à temps plein et occuper un emploi à temps partiel, malgré les souhaits de son mari de la voir rester au foyer. « On doit payer le loyer, les factures, et tout ce dont les enfants ont besoin », dit-elle, ajoutant : « Respectueusement, je ne suis pas ce genre de femme. »
Rodsky insiste sur les conséquences de ces idéaux traditionnels : ils freinent l’adoption de politiques publiques comme le congé parental payé ou la garde d’enfants universelle, domaines où les États-Unis accusent un retard par rapport aux autres pays riches. « La spécialisation genrée est un idéal pour beaucoup d’Américains, surtout les hommes, mais il reste inaccessible pour deux tiers des familles en raison des inégalités de revenus », observe-t-elle.
En somme, comme le soulignent Mel Leonor Barclay et Mariel Padilla dans The 19th News, les États-Unis oscillent entre une nostalgie culturelle des années 1950 et une réalité économique où le double revenu demeure indispensable pour la majorité des ménages. Ce décalage explique pourquoi, malgré la persistance d’un idéal conservateur, les politiques de soutien aux familles progressent si difficilement.



