Le phénomène Avatar a longtemps semblé à l’abri de toute remise en question sérieuse. Chaque nouvel opus de la saga de James Cameron pulvérisait des records au box-office, imposait ses standards techniques et rappelait, chiffres à l’appui, que le public mondial répondait toujours présent. Or, avec Avatar : Feu et cendres, quelque chose s’est fissuré. Non pas sur le plan commercial — le film n’est même pas encore pleinement exploité — mais sur celui, plus symbolique, de la réception critique. Pour la première fois depuis le lancement de la franchise en 2009, un consensus sévère se dessine : Avatar commence à lasser.
Cette lassitude ne vise pas tant la prouesse visuelle — toujours saluée — que l’impression persistante de revoir la même fable, déclinée à l’infini. Derrière les effets spectaculaires, Avatar continue de rejouer le récit du colon converti, de la civilisation technologique corrompue opposée à une société indigène idéalisée, fusionnée à la nature et portée par une spiritualité new age. Bref, pour reprendre une formule désormais bien ancrée dans l’imaginaire collectif : un Pocahontas dans l’espace… ad nauseam.
Une fresque toujours plus longue, mais de moins en moins mémorable
Dans sa critique publiée le 16 décembre, Jackson Weaver, pour CBC/Radio-Canada, résume le malaise avec une formule lapidaire : Avatar : Feu et cendres est « big, goofy and forgettable ». Le film livre, écrit-il, de l’action spectaculaire et des effets visuels impeccables, mais laisse peu de choses durables une fois les trois heures passées. Weaver souligne un paradoxe cruel pour Cameron : malgré l’ampleur colossale de la production et la richesse supposée de l’univers, les films Avatar peinent à s’imprimer dans la mémoire collective, contrairement à Titanic, Aliens ou Terminator.
La critique insiste aussi sur la complexification excessive de la mythologie, devenue presque hostile aux spectateurs occasionnels. Se souvenir des enjeux, des lignées, des tribus, des métaphores spirituelles et des retournements identitaires exige désormais une familiarité quasi encyclopédique avec la saga. Or, Avatar : Feu et cendres ne fonctionne pas comme un film autonome : il suppose une fidélité totale, sans offrir en retour une progression dramatique réellement marquante.
La BBC parle sans détour du « pire Avatar »
Du côté britannique, le ton est encore plus tranchant. Dans sa recension pour la BBC, Nicholas Barber qualifie Avatar : Feu et cendres de « longest and worst yet ». Il décrit sans ménagement « 197 minutes de graphismes façon économiseur d’écran, de dialogues maladroits, de narration boursouflée et de spiritualité new age un peu niaise ». Barber va plus loin : selon lui, la saga, autrefois perçue comme futuriste, semble aujourd’hui appartenir à une autre époque.
La comparaison est révélatrice. Là où Star Wars, après un nombre équivalent d’heures cumulées, aurait déjà exploré une multitude de planètes, Avatar s’enlise dans un Pandora devenu monotone. Le critique évoque une fatigue esthétique : neuf heures dans le même décor pseudo-tropical, peuplé de personnages interchangeables, finissent par produire un effet inverse à celui recherché. L’immersion cède la place à l’artificialité, et même les scènes de danger semblent privées de tension, tant l’univers paraît figé dans une logique de franchise interminable.
Pocahontas, les Schtroumpfs… et le temps qui passe
Le reproche n’est pas nouveau, mais il s’intensifie : dès le premier film, Avatar avait été résumé comme une variation de Pocahontas ou de Danse avec les loups, transposée dans l’espace. Or, ce qui pouvait être pardonné en 2009 — grâce à la nouveauté technologique et à l’effet de choc visuel — l’est beaucoup moins seize ans plus tard.
S’ajoute à cela un facteur rarement assumé frontalement : le temps. Entre le premier Avatar et Avatar : Feu et cendres, une génération entière est passée de l’adolescence à l’âge adulte. Les suites ont été étalées sur une période si longue que le lien émotionnel s’est distendu. Le public a changé, les codes ont évolué, et l’émerveillement initial s’est émoussé. Là où Cameron misait sur la fidélité à long terme, la culture contemporaine — plus fragmentée, plus rapide — a suivi un autre rythme.
Même les admirateurs de Cameron sentent la répétition
Fait plus significatif encore : la critique la plus nuancée mais sans doute la plus symbolique vient d’IndieWire. David Ehrlich, pourtant admiratif de la carrière de Cameron, parle d’un moment inédit : pour la première fois, le cinéaste livre un film qui « ressemble à quelque chose que l’on a déjà vu ». Avatar : Feu et cendres, écrit-il, n’est pas seulement une répétition, c’est une version affaiblie de ce qui fonctionnait auparavant.
Ehrlich reconnaît encore des fulgurances — notamment autour du personnage de Varang et de l’évolution morale du colonel Quaritch — mais constate que l’ensemble échoue à atteindre le standard démesuré que Cameron a lui-même imposé à son œuvre. Le spectacle est là, mais l’élan créatif semble contraint, presque mécanique, comme si la saga avançait davantage par obligation contractuelle que par nécessité artistique.
Une franchise prisonnière de sa propre ambition
Au fond, Avatar : Feu et cendres ne souffre pas d’être un mauvais film. La plupart des critiques le reconnaissent : dans les mains de n’importe quel autre réalisateur, un tel projet serait perçu comme un succès éclatant. Mais Avatar n’est pas jugé comme les autres. Il est prisonnier de son ambition démesurée, de ses délais interminables et de la promesse implicite de révolutionner le cinéma à chaque sortie.
Or, cette fois, la révolution n’a pas eu lieu. Et quand une saga repose autant sur l’idée de nouveauté absolue, l’absence de surprise devient un défaut majeur. Le public, comme la critique, semble désormais se poser une question simple : a-t-on encore une bonne raison de retourner sur Pandora, ou assiste-t-on simplement à l’étirement d’un mythe qui aurait gagné à rester plus concis?
À deux films encore annoncés, la réponse à cette question déterminera sans doute si Avatar demeurera une légende du cinéma… ou un monument à la démesure.



