Carney et la Chine : un repositionnement diplomatique à hauts risques, vu par Michael Kovrig

À peine installé à la tête du gouvernement, le premier ministre Mark Carney a engagé le Canada dans ce que plusieurs décrivent déjà comme un tournant majeur de sa politique étrangère. Sa visite officielle en Chine, suivie d’un discours remarqué au Forum économique mondial de Davos, marque une tentative assumée de repositionnement stratégique dans un monde que Carney lui-même qualifie de « rupture globale ». Mais pour Michael Kovrig, ancien diplomate canadien et contributeur au Toronto Star, ce moment charnière est aussi porteur de risques profonds — moraux, stratégiques et politiques.

Dans un texte d’opinion publié le 24 janvier 2026, Kovrig reconnaît que la démarche de Carney a produit des résultats concrets : un apaisement des tensions commerciales avec Pékin et la relance d’un partenariat stratégique plus restreint entre le Canada et la Chine. Toutefois, il soutient que ces gains tactiques ont été obtenus au prix de signaux dangereux envoyés tant aux régimes autoritaires qu’aux alliés démocratiques du Canada, en particulier aux États-Unis.

À Pékin : une diplomatie jugée trop conciliante

Michael Kovrig affirme que la délégation canadienne, menée par Mark Carney, a adopté à Pékin une posture excessivement accommodante envers le Parti communiste chinois. Selon lui, le premier ministre aurait accepté, voire intégré, la mise en scène protocolaire et symbolique imposée par le régime de Xi Jinping, allant jusqu’à reprendre certains éléments de son narratif stratégique.

Kovrig estime que cette attitude — marquée par des sourires appuyés, le rejet de la « diplomatie du mégaphone » et une volonté affichée de ne pas froisser Pékin — a donné l’impression d’un Canada prêt à taire les abus passés et présents du régime chinois pour éviter une guerre commerciale sur deux fronts. Il rappelle que les relations bilatérales s’étaient profondément détériorées depuis 2017, puis gelées après l’arrestation d’une dirigeante de Huawei en 2018, menant notamment à la détention arbitraire de citoyens canadiens, dont lui-même.

Pour l’auteur, même si aucune reconnaissance officielle des torts chinois n’était réaliste dans ce contexte, Carney aurait pu faire preuve de davantage de retenue. Il soutient que Pékin risque d’interpréter cette ouverture non comme un réalisme prudent, mais comme une preuve que le Canada est disposé à tolérer des comportements inacceptables si cela permet de stabiliser la relation économique.

Un précédent stratégique préoccupant

Dans son analyse, Michael Kovrig souligne que le véritable intérêt de Pékin ne réside pas tant dans l’accès au marché canadien que dans la portée symbolique de la démarche. Voir un proche allié des États-Unis adopter une posture jugée conciliante constitue, selon lui, une victoire de propagande pour le régime chinois. Il avance que cette image pourrait être exploitée pour discréditer les critiques occidentales à l’égard des pratiques autoritaires de Pékin, en les réduisant à de simples manœuvres politiques.

Kovrig avertit que cette dynamique risque d’affaiblir la dissuasion stratégique du Canada. Si la Chine conclut que les coûts réputationnels de ses actions hostiles sont faibles, voire inexistants, elle pourrait être tentée d’intensifier ses pressions, tant sur le Canada que sur ses alliés.

À Davos : une critique du libéralisme qui divise

L’auteur reconnaît que le discours prononcé par Mark Carney au World Economic Forum contenait des constats lucides sur l’effritement de l’ordre international libéral et la fin du moment unipolaire américain. Carney y a dénoncé l’illusion d’une souveraineté préservée par des négociations bilatérales asymétriques avec des puissances hégémoniques, qu’il a décrites comme une « performance de souveraineté » masquant une subordination réelle.

Cependant, Kovrig reproche au premier ministre d’être allé trop loin en assimilant cet ordre libéral à une forme de mensonge moral comparable à celui imposé par les régimes totalitaires communistes. Il juge cette analogie erronée et dangereuse, rappelant que les démocraties occidentales ont contribué à bâtir cet ordre, en ont tiré des bénéfices tangibles et y ont exercé une véritable agence politique, malgré ses incohérences et hypocrisies.

Selon lui, ce discours offre involontairement aux propagandistes autoritaires un outil rhétorique puissant pour délégitimer l’héritage libéral et justifier des formes accrues de coercition.

Les “deux Carney” : une tension non résolue

Michael Kovrig conclut en évoquant l’image des « deux Marks » : un Carney pragmatique, réaliste et transactionnel à Pékin, et un Carney moraliste et réformateur à Davos. Il soutient que la crédibilité internationale du Canada dépendra de la capacité du premier ministre à réconcilier ces deux approches, en établissant des lignes rouges claires, en renforçant la coopération avec les alliés démocratiques et en évitant de normaliser la coercition autoritaire sous couvert de pragmatisme.

Pour Kovrig, la transformation promise par Mark Carney ne pourra être bénéfique que si elle s’accompagne d’une cohérence stratégique et d’une constance éthique. À défaut, le virage amorcé risque d’apparaître moins comme une adaptation lucide à un monde instable que comme une justification sophistiquée de l’accommodation face au pouvoir.

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