Carney obtient enfin sa majorité — mais par les fissures du régime parlementaire

Mark Carney a désormais ce qu’il convoitait depuis des semaines : une majorité libérale à la Chambre des communes. Les élections partielles de ce lundi 13 avril ont permis aux libéraux de reprendre University—Rosedale et Scarborough Southwest, deux circonscriptions torontoises déjà fortement ancrées dans leur camp. Selon les résultats préliminaires d’Élections Canada consultés en soirée, Danielle Martin récoltait 64,8 % des voix à University—Rosedale, tandis que Doly Begum dominait avec 70,4 % à Scarborough Southwest. À Terrebonne, autre test surveillé de près au Québec, la libérale Tatiana Auguste menait aussi tard en soirée avec 48,4 % contre 47,1 % pour la bloquiste Nathalie Sinclair-Desgagné.

La portée politique de ces résultats dépasse largement le simple cadre de trois partielles. Comme l’expliquait Aaron Wherry à CBC News lundi soir, Mark Carney devient ainsi le 14e premier ministre de l’histoire canadienne à mener son parti à une majorité de sièges à la Chambre des communes. Mais il ne s’agit pas d’une majorité obtenue dans les conditions habituelles d’une élection générale claire, nette, tranchée. Elle a été assemblée pièce par pièce, à travers une combinaison inédite de victoires partielles et de passages au parquet. Reuters rappelait encore le 8 avril que les libéraux étaient alors à 171 sièges, à un seul siège de la majorité, après avoir attiré cinq députés de l’opposition, dont quatre conservateurs.

C’est là que se trouve le véritable malaise démocratique de la soirée. Oui, tout cela est légal. Oui, le régime parlementaire permet les changements d’allégeance. Oui, une majorité parlementaire n’a pas besoin d’être recréée à chaque instant par une nouvelle élection générale. Mais il reste qu’aux yeux d’une part croissante de l’opinion publique, cette majorité n’a pas été remportée de front devant l’ensemble du pays : elle a été construite dans les coulisses, par des ententes derrière portes closes. Même CTV, dans son fil en direct, a relayé cette idée d’un pouvoir bâti « by stealth », pendant que d’anciens élus comme Nathan Cullen avertissaient que les passages au parquet risquaient d’alimenter le cynisme envers le vote et envers le mandat accordé par les électeurs.

Autrement dit, le gouvernement Carney pourra maintenant invoquer un vernis de légitimité populaire supplémentaire, mais sans effacer complètement la question de départ. Gagner deux forteresses libérales à Toronto n’équivaut pas à recevoir un mandat neuf du pays tout entier. C’est une validation tactique, pas nécessairement une consécration nationale. University—Rosedale et Scarborough Southwest étaient déjà présentées comme des terrains favorables aux libéraux par plusieurs observateurs avant même le scrutin, tandis que la vraie course hautement symbolique demeurait Terrebonne, circonscription renversée par un seul vote en 2025 avant l’annulation judiciaire du résultat.

Le camp libéral cherchera évidemment à vendre tout autre récit. Dans son fil en direct, CTV rapportait que Danielle Martin a parlé d’un mandat « encore plus puissant » pour Mark Carney, alors que plusieurs libéraux ont insisté sur la stabilité, l’unité et la nécessité d’agir vite sur le logement, le coût de la vie, les infrastructures, la santé et l’économie. Reuters note d’ailleurs que cette majorité donnera à Carney une plus grande liberté pour faire avancer son programme sans dépendre de l’opposition et pourrait lui permettre de gouverner jusqu’en 2029 sans nouvelle élection.

Mais justement : c’est parce que cette majorité donne un pouvoir réel qu’elle soulève une question politique encore plus lourde. Désormais, il n’y a plus d’excuse. Le gouvernement ne pourra plus constamment invoquer la fragilité d’un Parlement minoritaire pour justifier la prudence, les demi-mesures ou les compromis forcés. Il a voulu la majorité; il l’a obtenue. Il devra maintenant assumer entièrement les conséquences de ses choix, y compris ceux qui ont mené à cette conquête. Et si le pouvoir use vite, une majorité jugée artificielle ou acquise par contournement risque d’user plus vite encore.

Pour les conservateurs, la soirée est également désastreuse. Depuis des mois, Pierre Poilievre encaisse les revers : perte de terrain moral, série de défections, impression d’un caucus moins solide qu’il n’y paraît, et incapacité manifeste d’empêcher Carney de se présenter comme l’homme de la stabilité dans un climat d’incertitude. Les analyses relayées par CTV au cours de la soirée laissaient déjà entendre qu’une majorité libérale pourrait ouvrir une nouvelle phase de remise en question pour le chef conservateur. Une fois la menace d’une élection rapide écartée, la pression pour un réalignement stratégique — voire pour un règlement de comptes interne — ne fera qu’augmenter.

Au Québec, enfin, cette séquence devrait inquiéter tous ceux qui se soucient encore du rapport entre représentation réelle et mécanique de pouvoir. Terrebonne n’est pas un simple siège de plus. C’est un symbole. Le fait que les libéraux aient concentré autant d’énergie sur cette circonscription, après l’avoir gagnée d’un cheveu puis perdue sur contestation, montre bien qu’ils comprenaient eux-mêmes l’enjeu : il ne suffisait pas de collectionner les transfuges, il fallait encore obtenir au moins une forme de ratification électorale. Ils l’ont trouvée à Toronto. Ils tentent maintenant de l’élargir au Québec.

Il faudra donc nommer les choses clairement. Oui, Mark Carney entre dans son « ère majoritaire ». Oui, cette victoire parlementaire est remarquable sur le plan tactique. Mais elle restera marquée par son mode d’acquisition. Ce n’est pas la majorité franche d’un chef ayant retourné le pays par la force d’un programme limpide. C’est la majorité d’un premier ministre arrivé sans mandat électoral personnel initial, puis consolidé par des vire-capot, avant d’être confirmé par des élections partielles dans des bastions ciblés. La majorité existe. Le malaise démocratique aussi.

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