Le Québec et Terre-Neuve-et-Labrador seraient sur le point d’officialiser une nouvelle entente dans le dossier de Churchill Falls, un dossier historique qui touche à la fois le prix de l’électricité, le développement hydroélectrique au Labrador et, plus largement, la sécurité énergétique du Québec.
Selon Radio-Canada, une entente doit être officialisée au début de la semaine prochaine, même si aucune entente définitive n’avait encore été signée au moment de publier. Le bureau du premier ministre terre-neuvien Tony Wakeham a confirmé à Radio-Canada que des « progrès importants » avaient été réalisés dans les négociations avec Québec et le gouvernement fédéral concernant le remplacement du protocole d’entente de 2024 par une nouvelle entente portant sur Churchill Falls et Gull Island.
Cette percée survient après des mois d’incertitude. En 2024, une entente de principe avait été conclue entre le gouvernement de François Legault et celui d’Andrew Furey. Mais après son arrivée au pouvoir, Tony Wakeham avait rejeté cette entente, jugeant qu’elle ne servait pas adéquatement les intérêts à long terme de Terre-Neuve-et-Labrador. Les négociations avaient ensuite repris en juin.
Le dossier est politiquement sensible des deux côtés. Selon Radio-Canada, Christine Fréchette a récemment affirmé qu’une entente devait être conclue à plus ou moins brève échéance et a même laissé entendre que le projet serait à risque si rien n’était réglé avant les élections québécoises prévues en octobre. Du côté terre-neuvien, Tony Wakeham avait lui aussi indiqué que des progrès avaient été réalisés, tout en répétant qu’il voulait obtenir une entente plus avantageuse pour sa province que celle négociée par son prédécesseur.
L’enjeu de fond est bien connu. L’entente de 1969 permet encore aujourd’hui à Hydro-Québec d’acheter presque toute la production de Churchill Falls — une centrale de 5 428 mégawatts — au prix dérisoire de 0,2 cent le kilowattheure, et ce jusqu’en 2041, rapporte Radio-Canada. Terre-Neuve-et-Labrador a contesté à de nombreuses reprises cette situation devant les tribunaux, sans succès. Il était donc évident, depuis longtemps, que le Québec ne pourrait pas conserver indéfiniment un avantage aussi spectaculaire.
La vraie question n’est donc pas de savoir si le Québec devra payer davantage, mais plutôt ce qu’il obtiendra en échange, et quel sera l’effet concret de la nouvelle entente sur sa situation énergétique.
Sur ce point, quelques éléments ont déjà commencé à filtrer. Selon La Presse, la nouvelle entente prévoirait une capacité de production plus importante pour les nouveaux ouvrages hydroélectriques au Labrador, de même que l’ajout de projets éoliens. Toujours selon La Presse, cette bonification permettrait à la fois à Hydro-Québec et à Newfoundland and Labrador Hydro d’obtenir davantage d’énergie que ce qui était prévu dans l’entente de principe de 2024. Ce serait précisément cette hausse du volume global d’électricité disponible qui aurait permis de débloquer les négociations.
Cela est loin d’être anodin pour le Québec. Si Hydro-Québec doit inévitablement perdre le bénéfice d’un approvisionnement presque gratuit, elle pourrait en contrepartie sécuriser davantage d’énergie à long terme, dans un contexte où chaque mégawatt supplémentaire devient stratégiquement important. Le cœur du calcul québécois semble donc être le suivant : accepter la fin d’un tarif historiquement exceptionnel en échange d’un accès élargi ou plus sûr à de nouveaux volumes d’électricité.
Un autre élément, révélé par CBC, semble particulièrement important : la nouvelle entente garantirait à Terre-Neuve-et-Labrador un accès de transport de 985 mégawatts à travers le territoire québécois. Selon CBC, cette clause n’existait pas dans la proposition précédente, qui n’accordait aucun accès de transport garanti à Terre-Neuve-et-Labrador via le Québec. Autrement dit, St. John’s obtiendrait non seulement de meilleurs revenus ou de meilleurs volumes, mais aussi une marge de manœuvre accrue pour acheminer et éventuellement vendre elle-même une partie de cette énergie sur d’autres marchés.
Pour Terre-Neuve-et-Labrador, il s’agit manifestement d’un gain stratégique majeur. Pour le Québec, cela ressemble plutôt à une concession. Cela ne veut pas nécessairement dire que Québec perdrait mécaniquement 985 mégawatts d’énergie qui lui étaient autrement destinés, puisque La Presse rapporte parallèlement que la taille du développement énergétique lui-même serait plus importante. Mais cela signifie tout de même que le Québec accepterait de partager plus clairement l’usage de son corridor de transport, ce qui réduit une partie de l’avantage structurel qu’il tirait historiquement de sa position géographique.
La comparaison avec l’entente de principe de 2024 demeure donc essentielle. Radio-Canada rappelle que cette entente prévoyait déjà une hausse graduelle du prix payé par Hydro-Québec : 2 cents le kilowattheure dès 2025, puis 7 cents de 2041 à 2075. La Presse souligne d’ailleurs que, même à 7 cents, l’électricité demeurerait concurrentielle si on la compare au coût de nouvelles sources d’approvisionnement, estimé entre 13 et 16 cents le kilowattheure. C’est là un point fondamental. Même si le Québec paie beaucoup plus cher qu’aujourd’hui, l’électricité de Churchill Falls pourrait demeurer avantageuse relativement aux autres options disponibles, surtout si elle vient avec davantage de volumes.
Toutefois, plusieurs inconnues demeurent, et ce sont précisément elles qui détermineront l’impact réel pour les Québécois. D’abord, on ignore encore les conditions tarifaires précises de la nouvelle entente révisée par rapport à celle de 2024. Ensuite, il faudra connaître la part exacte de l’énergie additionnelle qui reviendra à Hydro-Québec, ainsi que le calendrier de mise en service des nouveaux ouvrages hydroélectriques et éoliens. Enfin, l’effet sur les coûts d’approvisionnement d’Hydro-Québec dépendra aussi des investissements connexes, des infrastructures de transport et des éventuels engagements financiers de Québec.
C’est pour cette raison que les partis d’opposition réclament déjà la divulgation complète de l’entente. La Presse rapporte que le Parti libéral du Québec, Québec solidaire et le Parti québécois demandent tous, pour des raisons différentes, que le gouvernement rende publics les détails du pacte avant de lier le Québec pour plusieurs décennies. Ruba Ghazal demande notamment que soient rendus publics l’impact du nouvel accord sur les coûts d’approvisionnement d’Hydro-Québec et les répercussions sur les tarifs payés par les Québécois. Paul St-Pierre Plamondon remet quant à lui en question la légitimité d’une entente conclue à quelques jours du déclenchement de la campagne électorale.
Ces critiques ne sont pas sans fondement. Une entente de cette ampleur ne peut pas être évaluée sérieusement à coups de slogans ou de grands principes abstraits. Oui, le Québec devait s’attendre à perdre le bénéfice exceptionnel du contrat de 1969. Oui, il était irréaliste de croire qu’il pourrait maintenir indéfiniment un prix de 0,2 cent le kilowattheure. Mais cela ne signifie pas pour autant que n’importe quel compromis serait acceptable. Toute la question est de savoir si Québec a obtenu, en retour, assez d’énergie, à un prix encore suffisamment compétitif, pour renforcer plutôt qu’affaiblir sa position énergétique.
À ce stade-ci, l’interprétation la plus plausible est la suivante : le Québec a probablement dû céder davantage que ce qu’il aurait souhaité, notamment en matière d’accès au transport pour Terre-Neuve-et-Labrador, mais il pourrait aussi avoir obtenu un volume d’électricité accru ou plus sécurisé dans un contexte où ses besoins futurs deviennent de plus en plus pressants. Si tel est le cas, l’entente pourrait être coûteuse à court terme sur le plan politique, tout en demeurant défendable sur le plan énergétique.
Mais tant que le contenu précis de l’accord ne sera pas publié, il sera impossible de répondre pleinement à la question centrale : le Québec a-t-il simplement accepté de payer plus cher pour mettre fin à une anomalie historique, ou a-t-il réellement amélioré sa sécurité d’approvisionnement pour les décennies à venir?
C’est cette réponse — et non la seule fin du vieux tarif de 1969 — qui permettra de juger si cette nouvelle entente constitue un compromis raisonnable, ou une concession excessive faite à la hâte dans l’ombre d’une campagne électorale imminente.



