Les demandes d’asile sont en chute libre au Québec et ailleurs au Canada. Selon les données d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada rapportées par Suzanne Colpron dans La Presse, le Québec en a reçu 6835 entre janvier et mai 2026, soit 57 % de moins qu’à pareille date en 2025 et 75 % de moins qu’en 2024.
Le phénomène dépasse largement le Québec. Le Canada a enregistré 26 090 demandes pendant les cinq premiers mois de l’année, une diminution de 45 % sur un an et de 66 % par rapport à 2024. L’Ontario demeure la principale province d’accueil, avec 13 030 demandes, mais y connaît également une baisse considérable.
Ottawa attribue naturellement cette amélioration aux mesures adoptées par le gouvernement fédéral : durcissement des critères de recevabilité, application élargie de l’Entente sur les tiers pays sûrs, rétablissement partiel de l’obligation de visa pour les ressortissants mexicains et examen plus rigoureux des demandes de visa de résident temporaire.
Ces décisions ont incontestablement produit des résultats. IRCC indique notamment que les demandes d’asile présentées dans les aéroports par des ressortissants mexicains ont chuté de 97 % entre février et mars 2024, immédiatement après le rétablissement partiel de l’obligation de visa. Le ministère rapporte également une diminution de 84 % des demandes déposées par des titulaires de visa de résident temporaire entre mai 2024 et mai 2026.
Il serait cependant réducteur de considérer cette chute comme le simple résultat de quelques ajustements administratifs effectués à Ottawa. Elle s’inscrit dans une stabilisation migratoire beaucoup plus vaste, observable sur l’ensemble du continent nord-américain.
La fin d’une anomalie postpandémique
Après la levée des restrictions sanitaires, l’Amérique du Nord a connu des mouvements migratoires d’une ampleur exceptionnelle. Au Canada, les demandes d’asile sont passées d’environ 92 000 en 2022 à 144 000 en 2023, avant d’atteindre un sommet de plus de 173 000 en 2024, selon un document préparé par IRCC pour le ministre de l’Immigration.
Le chemin Roxham est devenu le symbole québécois de ce phénomène. Le 25 mars 2023, les gouvernements canadien et américain ont finalement étendu l’Entente sur les tiers pays sûrs à l’ensemble de la frontière terrestre, plutôt qu’aux seuls points d’entrée officiels. Selon IRCC, le nombre de demandes présentées entre les postes frontaliers est alors passé d’une moyenne de 165 par jour en mars 2023 à seulement 13 par jour après l’entrée en vigueur de la nouvelle entente.
La fermeture de Roxham n’avait toutefois pas mis fin à la pression migratoire. Elle l’avait surtout déplacée. Le nombre total de demandes avait continué d’augmenter en 2023 et en 2024, plusieurs personnes arrivant désormais légalement par avion avec un visa de visiteur avant de réclamer l’asile une fois au pays.
En février 2025, Reuters rapportait que le Canada avait accordé environ 1,5 million de visas de visiteur en 2024, contre 1,8 million en 2023. L’agence constatait une diminution particulièrement importante des visas délivrés aux ressortissants du Bangladesh, d’Haïti et du Nigeria, trois pays ayant alimenté une part appréciable des demandes d’asile.
Le recul canadien avait ainsi commencé après le sommet de l’été 2024. Selon Reuters, les demandes étaient passées de 19 821 en juillet 2024 à environ 11 840 en janvier 2025. Ottawa avait donc amorcé son propre resserrement avant le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche.
Mais l’élection de Trump a provoqué une rupture beaucoup plus profonde dans le mouvement migratoire continental.
Le tournant américain
Durant les années Biden, les images de caravanes traversant l’Amérique centrale et le Mexique étaient devenues récurrentes. La frontière sud des États-Unis recevait des volumes records de migrants, tandis que l’engorgement des capacités de détention et du système judiciaire conduisait à la remise en liberté de nombreuses personnes dans l’attente du traitement de leur dossier.
Ce mouvement ne se limitait évidemment pas aux États frontaliers. Une fois entrés aux États-Unis, les migrants se dispersaient à travers le pays, certains poursuivant éventuellement leur route vers le Canada. La frontière américano-mexicaine constituait ainsi la principale porte d’entrée d’un mouvement continental beaucoup plus vaste.
Joe Biden avait lui-même commencé à corriger la situation durant la dernière année de son mandat. En juin 2024, il avait imposé de nouvelles restrictions à l’accès au système d’asile. L’agence américaine des douanes et de la protection des frontières rapportait alors une diminution de plus de 50 % des interceptions à la frontière sud en l’espace de six semaines.
Le retour de Donald Trump a toutefois transformé ce resserrement tardif en rupture complète. Sa nouvelle administration a considérablement restreint les possibilités d’entrée et de libération sur le territoire américain, tout en envoyant un message sans ambiguïté : franchir irrégulièrement la frontière ne garantissait plus une installation prolongée aux États-Unis.
Les chiffres illustrent l’ampleur du changement. En décembre 2025, la patrouille frontalière américaine a effectué 6478 arrestations à la frontière sud. Selon l’agence américaine des douanes et de la protection des frontières, ce résultat était inférieur de 96 % à la moyenne mensuelle enregistrée sous l’administration Biden.
Un autre bilan officiel publié à l’automne 2025 indiquait que les arrestations effectuées par la patrouille frontalière avaient atteint leur niveau annuel le plus faible depuis 1970. Les passages à la frontière sud ne s’étaient donc pas simplement repliés : ils s’étaient effondrés.
Ce bouleversement ne pouvait qu’avoir des répercussions au Canada. Lorsqu’un nombre beaucoup moins important de migrants parvient à entrer aux États-Unis, le bassin de personnes susceptibles de poursuivre ensuite leur route vers le nord diminue également. C’est en ce sens que le retour de Trump contribue vraisemblablement à la baisse canadienne, même s’il serait impossible d’attribuer précisément à Washington une proportion donnée du recul observé par IRCC.
Des effets parfois contradictoires
Le durcissement américain peut produire un effet contraire parmi les migrants déjà présents aux États-Unis. Certains peuvent tenter de gagner le Canada après avoir perdu leur statut temporaire ou par crainte d’être expulsés.
Le cas de Paule Lubin, rapporté par La Presse, en constitue un exemple. Cette ressortissante haïtienne vivait aux États-Unis sous le régime du Temporary Protected Status. Après la fin de cette protection, elle a présenté une demande d’asile au Canada en invoquant l’exception familiale de l’Entente sur les tiers pays sûrs, puisque son fils résidait déjà à Montréal.
Après l’élection de Trump, les autorités canadiennes s’étaient d’ailleurs préparées à une possible vague de passages vers le nord. Reuters rapportait dès novembre 2024 que la police canadienne et les organismes d’aide aux migrants envisageaient différents scénarios en prévision de son retour au pouvoir.
La vague appréhendée ne s’est cependant pas matérialisée à une échelle suffisante pour renverser la tendance générale. Les demandes canadiennes ont plutôt continué de diminuer fortement en 2025 et en 2026.
Le facteur américain agit donc dans les deux directions. La crainte des expulsions peut inciter certains migrants déjà installés aux États-Unis à chercher refuge au Canada. Mais le verrouillage de la frontière sud empêche parallèlement l’entrée d’un nombre beaucoup plus considérable de personnes qui auraient pu, éventuellement, se déplacer à travers le continent.
Le retour du contrôle des frontières
La chute actuelle résulte par conséquent d’une combinaison de mesures canadiennes et américaines. Ottawa a restreint certaines voies d’entrée manifestement détournées de leur fonction originale. Washington a interrompu une large partie du mouvement migratoire irrégulier qui traversait le continent depuis la fin de la pandémie.
Il ne s’agit pas nécessairement de lancer des fleurs à Donald Trump ni de prétendre que chacune de ses décisions est irréprochable. Il faut néanmoins reconnaître que son retour au pouvoir a consacré un changement de paradigme.
Pendant plusieurs années, des flux migratoires extraordinaires ont été présentés comme une fatalité pratiquement impossible à maîtriser. Leur effondrement rapide démontre plutôt que les politiques gouvernementales, les critères d’admission et la crédibilité des mesures d’éloignement exercent un effet déterminant sur les mouvements de population.
Trump est devenu la manifestation la plus spectaculaire de ce retour au contrôle frontalier, mais il n’en est pas le seul acteur. Biden avait commencé à resserrer la frontière durant les derniers mois de son mandat. Le Canada a rétabli certaines obligations de visa et renforcé l’examen des visiteurs temporaires. Les deux pays appliquent désormais plus strictement l’Entente sur les tiers pays sûrs.
Le résultat est une stabilisation migratoire continentale et un retour au réalisme. Un État ne peut maintenir la confiance envers son système d’asile si celui-ci devient une voie parallèle permettant de contourner les règles normales de l’immigration. Il ne peut pas davantage accueillir indéfiniment des volumes records sans tenir compte de sa capacité à loger les nouveaux arrivants, à traiter leurs dossiers et à leur fournir des services.
Un système encore lourdement engorgé
Le Canada demeure néanmoins aux prises avec les conséquences des années précédentes. Selon les données citées par La Presse, près de 300 000 dossiers attendaient toujours une décision de la Commission de l’immigration et du statut de réfugié au 31 mars 2026.
La diminution des nouvelles demandes ne fera donc pas disparaître immédiatement l’engorgement du système. Elle offre toutefois aux institutions une possibilité de reprendre progressivement le contrôle et de traiter les dossiers accumulés sans voir constamment arriver un nombre encore plus important de nouvelles demandes.
Cette stabilisation ne signifie pas nécessairement l’abandon du droit d’asile. Elle constitue au contraire l’une des conditions de sa crédibilité. Un système capable de distinguer les réfugiés véritables des demandes opportunistes et de faire respecter ses décisions sera nécessairement plus durable qu’un système débordé dont les règles ne sont plus appliquées.
Après les dérèglements migratoires des années postpandémiques, l’Amérique du Nord semble ainsi renouer avec une évidence longtemps occultée : la générosité d’un pays ne le dispense jamais de contrôler ses frontières.



