L’administration Trump a refusé d’émettre un visa permettant d’entrer aux États-Unis à cinq personnalités européennes liées à la régulation des plateformes numériques. Washington présente ces interdictions comme une réponse à des individus et organisations ayant milité en faveur de contraintes réglementaires sur les entreprises technologiques américaines.
Il s’agit d’Imran Ahmed, ancien conseiller du Parti travailliste et actuel directeur du Centre for Countering Digital Hate (CCDH); Clare Melford, directrice générale du Global Disinformation Index (GDI); Anna-Lena von Hodenberg et Josephine Ballon, deux dirigeantes de l’ONG allemande HateAid; ainsi que Thierry Breton, ancien commissaire européen chargé du numérique, l’architecte principal du Digital Services Act (DSA), la législation européenne imposant aux plateformes des obligations strictes en matière de modération de contenu.
Le département d’État les accuse de vouloir faire pression sur les grandes plateformes technologiques américaines afin de restreindre la liberté d’expression. Dans une déclaration générale justifiant leur interdiction d’entrée sur le territoire américain, le secrétaire d’État Marco Rubio a qualifié collectivement ces cinq personnes de « militants radicaux » et leurs ONG « instrumentalisées » pour favoriser la censure. Il a évoqué leur participation à un « complexe mondial de la censure ».
Dans le camp européiste, on dénonce une attaque autoritaire contre la liberté d’expression et un acte manifeste de censure gouvernementale. Le président français Emmanuel Macron a dénoncé une mesure relevant de « l’intimidation et de la coercition visant à affaiblir la souveraineté numérique européenne ». La cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, considère cette décision « inacceptable », y voyant une atteinte directe à la souveraineté de l’Union Européenne.
Et la souveraineté des États-Unis, elle? Car on peut leur renvoyer le même argument. Aucun pays n’est obligé d’admettre un ressortissant étranger. Chaque État souverain a le droit de contrôler l’accès à son territoire, que ce soit pour des personnes, des biens ou des services. Les restrictions d’entrée peuvent se fonder sur la sécurité nationale, la politique étrangère, ou même des motifs administratifs. Ainsi, les États-Unis ne font qu’exercer leur droit souverain. La doctrine America First du président Trump exclut toute forme d’ingérence étrangère portant atteinte à la souveraineté américaine, y compris lorsqu’il s’agit de tentatives étrangères visant à influencer le discours public aux États-Unis.
Les voix qui dénoncent la mesure prise par les États-Unis (dont des membres du gouvernement Macron) ont pourtant applaudi les sanctions de l’UE à l’endroit de Jacques Baud et Xavier Moreau (tous deux citoyens de pays de l’Union), qui ne peuvent plus entrer sur le territoire européen ayant été placés sur liste noire. Ils ont été désignés comme « agents de déstabilisation russe en Europe » et leurs avoirs ont été gelés. Suite à cette décision politique du Conseil européen (car il ne s’agit pas d’un jugement rendu par un tribunal), Jacques Baud ne peut plus renter en Belgique (où il demeure), ni payer ses factures, avec aucun droit réel de se défendre pour l’instant. Un bon cas de deux poids, deux mesures.
Les européistes sont assez mal placés pour qualifier cet interdit de séjour aux États-Unis d’acte de répression venant d’un régime qui s’éloigne de l’État de droit.
On atteint une inversion totale du réel quand les censeurs du discours en ligne affirment que l’administration Trump cherche à faire taire ses critiques, alors que ce sont eux, avec une notion de « discours haineux » à géométrie variable, qui cherchent à restreindre la liberté d’expression de leurs adversaires idéologiques sur les réseaux sociaux.
Sur X, la Sous-secrétaire d’État à la diplomatie publique et aux affaires publiques, Sarah B. Rogers, décrit Imran Ahmed comme un collaborateur clé des efforts de l’administration Biden visant à utiliser l’État pour influencer la modération des contenus pendant l’épisode Covid. Son organisation (CCDH) avait publié le rapport « Disinformation Dozen », appelant à exclure des plateformes douze figures américaines dites « anti-vaccins », dont Robert F. Kennedy Jr., l’actuel Secrétaire à la Santé. Des documents internes divulgués évoquent des objectifs tels qu’affaiblir Twitter depuis son rachat par Elon Musk.
L’administration Trump se montre défiante envers l’UE, qu’il décrit comme un ensemble de « tyrans bureaucratiques ». Ces visas refusés constituent une sanction minimale mais symboliquement puissante, un geste d’affirmation de la souveraineté américaine sans violence ni mesures économiques lourdes. Ils envoient un message à ceux qui combattent la liberté d’expression telle que la conçoivent les Américains, pour exprimer qu’ils ne sont pas les bienvenus aux États-Unis.
Les États-Unis sous Trump ne relèvent plus du même régime politique que l’Union européenne (ou le Canada). Il ne s’agit pas d’un antagonisme idéologique total, comme celui qui opposait les États-Unis au régime soviétique de l’URSS, mais d’un clivage réel entre deux modèles divergents: l’un plutôt illibéral, populiste et par ailleurs libertarien sur la liberté d’expression et l’autre, technocratique, élitiste et potentiellement intrusif au nom de la gestion des risques. L’illibéralisme n’est pas un terme péjoratif qui signifie autoritarisme ou antidémocratique : il se définit par la méfiance des élites, la subordination des droits individuels à l’intérêt collectif ou populaire, la remise en cause des normes supranationales et de contre-pouvoirs libéraux, comme le rôle accru du pouvoir judiciaire dans les décisions politiques.
Les refus d’entrée aux États-Unis prononcés ce 23 décembre s’inscrivent dans le sillage du discours de JD Vance à la Conférence de Munich (14 février 2025) et des recommandations de Donald Trump envers l’Union européenne (4 décembre 2025), formant une charge idéologique contre la politique européenne avec une mise en garde contre l’effacement civilisationnel de l’Europe.



