Climat : dix essais de Bjørn Lomborg pour remettre les coûts, les risques et les solutions en perspective

Le débat sur les changements climatiques se résume souvent à une opposition beaucoup trop simple : d’un côté, ceux qui réclament toujours davantage de mesures pour réduire les émissions; de l’autre, ceux à qui l’on reproche de nier le problème. Une série d’essais publiée par l’Institut Fraser offre une troisième perspective, qui mérite au minimum d’être connue du public québécois.

Réunis sous le titre Hot Air and Cold Truths: Collected Essays on the Myths and Realities of Climate Change, les dix textes de Bjørn Lomborg ont d’abord paru dans le Financial Post entre février et avril 2025 avant d’être rassemblés par l’Institut Fraser. Lomborg, politologue danois et chercheur invité à la Hoover Institution de l’Université Stanford, est notamment l’auteur de The Skeptical Environmentalist, False Alarm et Best Things First.

Sa thèse générale ne consiste pas à nier l’existence des changements climatiques. Dès le premier texte de la série, Lomborg écrit au contraire que l’augmentation du CO₂, largement attribuable aux combustibles fossiles, entraîne bel et bien un réchauffement de la planète. Sa critique porte plutôt sur la gravité relative du problème, sur la façon dont celui-ci est présenté au public et, surtout, sur l’efficacité des politiques choisies pour y répondre.

Chaleur, froid, incendies : remettre les risques en proportion

Les premiers essais s’attaquent directement à la perception du risque climatique.

Dans un texte consacré à la mortalité liée aux températures, Lomborg rappelle que le réchauffement fait augmenter certains décès attribuables à la chaleur, mais soutient que cette donnée est trop souvent présentée indépendamment de la diminution parallèle des décès provoqués par le froid. Selon les études qu’il cite, le froid tue encore beaucoup plus de personnes que la chaleur dans la majeure partie du monde. Son argument n’est donc pas qu’une hausse des températures serait sans conséquences, mais qu’une analyse sérieuse doit comptabiliser à la fois ses effets négatifs et ses effets compensatoires.

Il applique la même méthode aux catastrophes naturelles dans son essai Despite what activists say, the planet is not on fire. Les images d’incendies, d’inondations ou d’ouragans circulent aujourd’hui instantanément à l’échelle de la planète, ce qui peut donner l’impression d’une multiplication constante des catastrophes. Lomborg soutient toutefois que l’évolution des dommages doit notamment être distinguée de celle des surfaces brûlées et tenir compte de la croissance des populations et de la valeur des infrastructures exposées. Il insiste également sur l’adaptation — gestion forestière, brûlages dirigés et réduction des combustibles — plutôt que de considérer la diminution mondiale des émissions comme l’unique réponse possible aux incendies.

La démarche est caractéristique de toute la série : partir d’une affirmation climatique courante, puis demander non seulement si elle est vraie, mais aussi quelle est son ampleur réelle et quelle politique offre le meilleur résultat pour chaque dollar dépensé.

Agriculture, électricité et voitures électriques

Lomborg consacre ensuite plusieurs essais aux solutions généralement proposées.

Dans son texte sur la faim dans le monde, il conteste l’idée selon laquelle les changements climatiques seraient devenus le principal moteur de l’insécurité alimentaire mondiale. Il reconnaît des effets négatifs sur certaines productions agricoles, mais soutient que les progrès technologiques, l’augmentation des rendements et le développement économique continueront à faire progresser la production. Il affirme également, en s’appuyant sur les modèles qu’il cite, que certaines politiques très sévères de réduction des émissions pourraient elles-mêmes augmenter le coût de l’alimentation.

Le chapitre sur l’éolien et le solaire sera particulièrement intéressant pour les lecteurs québécois, puisque notre situation énergétique diffère radicalement de celle de nombreuses régions du monde. Le Québec possède déjà un parc hydroélectrique largement décarboné et pilotable. Lomborg s’intéresse plutôt aux juridictions qui ont massivement intégré des sources intermittentes et soutient que les comparaisons basées uniquement sur le coût de production d’un kilowattheure solaire ou éolien négligent les coûts du stockage, des réseaux, de l’appoint et de l’intermittence. Il cite notamment les expériences de l’Allemagne et de l’Ontario.

Il applique un raisonnement semblable aux véhicules électriques. Lomborg ne prétend pas qu’une voiture électrique n’émet aucune quantité de CO₂ sur son cycle de vie : il compare plutôt ses émissions à celles d’un véhicule conventionnel en tenant compte de la fabrication de la batterie et du type d’électricité utilisé pour la recharge. Il reconnaît une réduction des émissions dans la plupart des scénarios, mais juge les subventions et les mandats gouvernementaux extrêmement coûteux relativement aux tonnes de CO₂ évitées. Il soulève également les effets du poids supplémentaire des batteries sur l’usure des pneus, des routes et les particules non liées à l’échappement.

Encore une fois, ce sont des conclusions que l’auteur défend à partir de ses propres choix de données et de comparaisons économiques. L’intérêt de la série est précisément de permettre au lecteur d’aller consulter les arguments plutôt que de réduire le débat à des slogans.

Le véritable cœur du dossier : combien coûte la carboneutralité?

Les derniers textes abordent de front la politique de carboneutralité.

Dans Don’t double-down on net zero again, Lomborg observe que la consommation mondiale de charbon et les émissions mondiales ont continué d’augmenter malgré des décennies de conférences internationales et d’engagements de réduction. Il souligne également que le Canada représente une part relativement faible des émissions mondiales et soutient que des réductions extrêmement coûteuses réalisées ici auront nécessairement un effet limité sur la température mondiale si les grandes économies émergentes continuent d’accroître leurs émissions.

Cette critique mène directement à son essai consacré au rapport coût-bénéfice de la carboneutralité. Lomborg accepte l’idée qu’une diminution du réchauffement produirait des bénéfices économiques. Mais il affirme que, selon les estimations qu’il retient, les coûts mondiaux nécessaires pour atteindre la carboneutralité seraient plusieurs fois supérieurs aux dommages climatiques ainsi évités. Il chiffre ces coûts en dizaines de milliers de milliards de dollars canadiens par année à l’échelle mondiale lorsqu’ils sont projetés sur le siècle.

Cette question du coût occupe une place particulièrement importante au Canada, où les politiques climatiques ne prennent plus seulement la forme d’une taxe visible sur le carbone. Elles comprennent également des normes sur les carburants, des réglementations industrielles, des subventions, des objectifs de production électrique et des obligations touchant les véhicules et les bâtiments.

Lomborg consacre d’ailleurs un essai entier aux conséquences distributives de ces politiques. Son argument est que la hausse du coût de l’énergie constitue une charge beaucoup plus lourde pour les ménages modestes que pour les plus riches. Il utilise notamment l’exemple britannique, où les prix de l’électricité ont fortement augmenté depuis le début des années 2000, et élargit ensuite son analyse aux pays en développement, pour lesquels l’accès à une énergie abondante et abordable demeure selon lui une condition fondamentale du développement économique.

Lomborg ne propose pas l’inaction

C’est probablement le dernier texte de la série qui permet le mieux de comprendre sa position.

Dans How Canada Can Respond to Climate Change Smartly, Lomborg ne propose pas d’abandonner toute politique climatique. Il suggère plutôt de déplacer les ressources vers trois grandes avenues : l’innovation, l’adaptation et le développement économique.

Il préconise notamment davantage de recherche dans le nucléaire de prochaine génération, le stockage énergétique, l’hydrogène, la capture du CO₂, la fusion et d’autres technologies susceptibles de produire une énergie véritablement moins chère et moins carbonée. Son raisonnement est essentiellement économique : une technologie propre qui coûte moins cher que les combustibles fossiles sera adoptée spontanément partout dans le monde, alors qu’une technologie plus coûteuse doit continuellement être soutenue par des subventions, des interdictions ou des réglementations.

L’adaptation constitue le deuxième pilier. Plutôt que de chercher exclusivement à modifier le climat mondial des décennies à l’avance, Lomborg soutient que les sociétés peuvent également réduire directement leur vulnérabilité : infrastructures contre les inondations, aménagement urbain contre les îlots de chaleur, climatisation, amélioration des pratiques agricoles ou gestion des forêts.

Enfin, il place la prospérité économique elle-même parmi les moyens de résister aux conséquences climatiques. Une société riche dispose davantage de ressources pour construire des infrastructures résistantes, assurer les populations, intervenir après une catastrophe et s’adapter aux changements environnementaux.

Une ressource qui mérite d’entrer dans le débat québécois

On peut contester les hypothèses économiques de Lomborg, ses évaluations du coût de la carboneutralité ou le poids qu’il accorde à certains risques plutôt qu’à d’autres. Ses textes ne constituent pas un rapport du GIEC ni une synthèse neutre de l’ensemble de la littérature scientifique : ils défendent explicitement une thèse sur la manière dont les gouvernements devraient arbitrer entre climat, coût de l’énergie, développement économique et autres priorités publiques.

Mais c’est justement pourquoi cette collection mise en ligne par l’Institut Fraser constitue une ressource intéressante.

Au Québec, où l’hydroélectricité donne parfois l’impression que le débat énergétique est déjà réglé, les décisions climatiques touchent pourtant de plus en plus les transports, l’industrie, le chauffage, l’exploitation des ressources, les investissements publics et éventuellement la capacité même du réseau électrique. La question n’est donc plus simplement de savoir s’il faut «croire» ou non aux changements climatiques.

Les questions soulevées par Lomborg sont autrement plus concrètes : combien coûte une mesure, combien d’émissions permet-elle réellement d’éviter, quel effet climatique peut-on raisonnablement en attendre et quelles autres solutions aurait-on pu financer avec les mêmes ressources?

Ce sont des questions qui ne font pas disparaître le problème climatique. Elles obligent plutôt à traiter les politiques climatiques comme toutes les autres politiques publiques : en examinant leurs résultats, leurs coûts et leurs conséquences réelles.

Facebook
Twitter
LinkedIn
Reddit
Email

Les nouvelles à ne pas manquer cette semaine