Colombie-Britannique : les autruches ont été abattues

Il aura fallu dix mois de procédures, d’appels et de recours judiciaires pour que tombe le verdict final : toutes les autruches du ranch d’Edgewood, en Colombie-Britannique, ont été abattues. L’affaire, devenue hautement médiatisée, illustre la tension croissante entre les impératifs de santé publique et les droits des agriculteurs. CTV News, relayant un reportage de Brenna Owen pour La Presse canadienne, rapporte que l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA) a exécuté l’ordre d’abattage jeudi soir, sous la supervision de vétérinaires et à l’aide de tireurs professionnels, mettant ainsi fin à une saga qui avait ému la population locale et suscité des manifestations.

Un dénouement dramatique à Edgewood

Selon les informations rapportées par Brenna Owen (La Presse canadienne, publiées par CTV News le 7 novembre 2025), les agents fédéraux ont mené à terme l’abattage d’un troupeau d’environ 300 à 330 autruches en bonne santé depuis des mois, mais potentiellement exposées à la grippe aviaire. L’ACIA a confirmé dans un communiqué que « des tireurs professionnels » avaient été engagés pour effectuer la mise à mort, qualifiée de « méthode la plus appropriée et la plus humaine » compte tenu de la taille et de la nature du troupeau. L’agence précise que cette approche respecte les recommandations des associations vétérinaires canadienne et américaine.

Vendredi matin, le silence planait sur la ferme. Le grand enclos autrefois animé d’autruches ne contenait plus que des bâches bleues et noires couvrant les carcasses. L’opération, amorcée à la tombée du jour la veille, s’est poursuivie jusqu’à tard dans la nuit. Les témoins parlent de tirs continus, parfois espacés, parfois rapprochés, rappelant le crépitement d’un champ de bataille.

Dix mois de résistance et d’appels judiciaires

Le calvaire des propriétaires d’Edgewood remonte à décembre 2024, lorsque l’ACIA a émis un ordre de mise à mort du troupeau à la suite d’une détection d’influenza aviaire. Les éleveurs avaient alors intenté une série de recours, soutenant que leurs oiseaux étaient en parfaite santé et qu’ils avaient développé une forme d’immunité collective utile pour la recherche scientifique.

Malgré plusieurs sursis obtenus en cour fédérale, la Cour suprême du Canada a refusé d’entendre leur ultime appel le jeudi 6 novembre à 6 h 45, levant ainsi le dernier obstacle légal. À peine douze heures plus tard, l’agence passait à l’action.

Katie Pasitney, porte-parole du ranch et fille d’une des copropriétaires, Karen Espersen, a publié un message déchirant sur Facebook au lendemain de l’abattage : « Nous sommes brisées et ne pouvons imaginer la souffrance d’hier soir. Nous ne pouvons même pas nous lever. » Des sympathisants s’étaient massés le long de la route, criant leur indignation envers les agents fédéraux pendant que la police montait la garde.

Une opération sous haute tension policière

Toujours selon le reportage de La Presse canadienne, la GRC avait été déployée sur le site pour assurer la sécurité des lieux et des agents, évoquant des « semaines de menaces et d’intimidation » à l’encontre du personnel de l’ACIA. Si la police n’a pas participé directement à l’abattage, elle a interrompu l’opération brièvement pour un changement d’équipe, avant que les tirs ne reprennent sous les projecteurs installés dans la nuit. Aucun blessé ni arrestation n’a été signalé.

Janice Tyndall, une fermière de Salmon Arm âgée de 72 ans et fervente partisane des éleveurs, a confié à La Presse canadienne avoir entendu les détonations pendant des heures avant de devoir quitter les lieux, incapable de supporter la scène. « Je pensais : ils tirent encore ? Comment est-ce possible qu’ils tirent encore ? », a-t-elle raconté, évoquant des coups de feu tantôt sourds, tantôt aigus, « comme un fusil de haute puissance ». Pour elle, ce drame illustre « le manque de reddition de comptes de l’ACIA » et « la destruction inutile de vies animales précieuses ».

Une question d’éthique et de politique sanitaire

Le manuel interne de l’ACIA stipule que le tir par arme à feu n’est qu’une méthode de « dernier recours » dans le cadre d’un abattage sanitaire. Pourtant, dans ce cas, l’agence a jugé toute autre approche « impraticable ». Les autruches, par leur taille et leur comportement, rendaient en effet difficile l’utilisation d’autres techniques comme le gazage.

Les éleveurs affirment que l’agence aurait pu tester le troupeau avant d’ordonner sa destruction complète, arguant que l’absence de symptômes démontrait un équilibre immunitaire plutôt qu’un risque de mutation. L’ACIA maintient toutefois que des oiseaux porteurs asymptomatiques représentent une menace épidémiologique, susceptible de favoriser l’émergence de nouvelles souches du virus.

En vertu des dispositions fédérales, les propriétaires devraient recevoir jusqu’à 3 000 $ par oiseau en compensation, mais le préjudice moral et économique demeure immense. La communauté agricole locale s’inquiète par ailleurs du précédent que ce cas pourrait créer pour d’autres élevages exotiques ou atypiques au Canada.

Une blessure symbolique pour le monde rural

Au-delà de la tragédie animale, cette affaire révèle une fracture plus profonde entre les agriculteurs et les autorités fédérales. Les soutiens du ranch dénoncent une bureaucratie inflexible et une érosion de la confiance envers les institutions. Pour plusieurs, cette opération s’apparente à une démonstration de force plutôt qu’à une mesure sanitaire.

« C’est une tragédie qu’on aurait pu éviter, un désastre administratif », a résumé un résident local cité par CTV News. Alors que les bâches bleues recouvrent désormais le champ d’Edgewood, la question demeure : jusqu’où un État peut-il aller au nom de la santé publique sans écraser ceux qu’il prétend protéger ?

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