Dans un long reportage publié par The Globe and Mail, le journaliste Tim Kiladze s’est rendu en Alabama pour comprendre un constat qui heurte l’imaginaire canadien : selon des calculs récents, le Canada aurait — brièvement — été plus pauvre que l’Alabama en termes de PIB par habitant. Derrière la provocation statistique se cache une question plus large : le Canada est-il en train de perdre son avantage économique face à des États américains longtemps perçus comme périphériques et arriérés?
Huntsville : la revanche d’un État caricaturé
Dans son reportage depuis Huntsville, en Alabama, Tim Kiladze décrit une ville qui défie les stéréotypes. Le maire Tommy Battle, en poste depuis cinq mandats, a passé près de deux décennies à tenter de dissocier sa ville des clichés associés à l’État : conservatisme religieux caricatural, pauvreté chronique, retard éducatif.
Huntsville est pourtant le berceau du programme de la fusée Saturn qui permit aux États-Unis de répondre au Sputnik soviétique. La ville abrite aujourd’hui le deuxième plus grand pôle de recherche en biotechnologie du pays, ainsi que des installations industrielles de pointe comme l’usine de moteurs de fusée de Blue Origin.
Le point culminant est survenu en décembre dernier : la pharmaceutique Eli Lilly & Co. a choisi Huntsville pour implanter une usine manufacturière de 6 milliards de dollars américains, créant 3 000 emplois en construction et 450 postes spécialisés permanents. Il s’agit du plus important investissement industriel privé de l’histoire de l’État.
Le choc des chiffres : Canada vs Alabama
Selon les calculs cités par Tim Kiladze, réalisés par l’économiste canadien Trevor Tombe et par le Fonds monétaire international (FMI), le PIB par habitant du Canada, ajusté pour le taux de change et certaines différences de coûts, était estimé à 55 000 $ US en 2022 — soit l’équivalent de celui de l’Alabama.
Peu après, le FMI a même conclu que le Canada avait glissé légèrement derrière l’État sudiste. Depuis, les chiffres fluctuent et le Canada aurait regagné une mince avance. Mais le symbole demeure.
Pour un pays du G7, habitué à se comparer aux grandes puissances technologiques américaines, se retrouver à parité — voire derrière — un État longtemps associé à la ségrégation et au sous-développement constitue un véritable choc psychologique.
Le timing ne pouvait être pire : flambée des prix immobiliers, inflation persistante, frustration envers Ottawa.
Une transformation économique méthodique
Le reportage retrace la mutation amorcée dans les années 1990. L’Alabama, historiquement agricole puis industriel (acier, textile), souffrait dans les années 1980 d’un chômage parmi les plus élevés aux États-Unis.
Le tournant décisif survient lorsque Mercedes-Benz choisit, en 1993, d’implanter une usine à Vance, près de Birmingham. Ce succès enclenche un effet domino : Honda, Hyundai, Toyota, Mazda suivent. En 2024, l’Alabama a produit 1,2 million de véhicules, presque autant que l’Ontario (1,3 million).
Selon le reportage du Globe, l’État a massivement utilisé des incitatifs fiscaux — parfois au point d’emprunter pour les financer. Greg Canfield, ancien secrétaire au commerce de l’Alabama, a par la suite réformé le programme pour imposer des limites, des délais et des mécanismes de récupération (« clawbacks ») en cas de non-respect des engagements.
Un autre élément clé : la rapidité réglementaire. Selon M. Canfield, la « speed to market » est déterminante. Les entreprises veulent démarrer vite. Les permis et autorisations en Alabama sont délivrés rapidement.
Les limites du modèle
Mais le reportage de Tim Kiladze ne tombe pas dans l’idéalisation.
L’Alabama affiche un taux de chômage de 2,7 %, comparativement à 6,5 % au Canada. Pourtant, l’État présente d’importantes inégalités structurelles. Le salaire minimum y demeure à 7,25 $ US. L’espérance de vie est de 74 ans — la quatrième plus faible aux États-Unis — contre 82 ans au Canada.
Le financement scolaire repose largement sur les taxes foncières locales, ce qui creuse des écarts majeurs entre quartiers riches et pauvres. Dans certaines régions rurales des Appalaches, 26 % des adultes lisent sous le niveau de troisième année.
En 2025, selon la Commonwealth Fund citée par le Globe, l’Alabama se classait 42e sur 50 États pour la performance globale de son système de santé.
Les limites du PIB par habitant
Le reportage cite l’économiste Jim Stanford, qui met en garde contre l’obsession récente pour le PIB par habitant. Cette mesure ne reflète pas nécessairement la qualité de vie moyenne.
Une partie importante du PIB provient de profits corporatifs et de revenus d’investissement qui ne profitent pas à l’ensemble de la population. L’exemple de l’Irlande est évoqué : son PIB par habitant est artificiellement gonflé par les profits comptabilisés par des multinationales.
Autre facteur important : la démographie. La population canadienne a augmenté de deux millions de personnes en 2023 et 2024, un rythme supérieur (en proportion) à celui des États-Unis. Il faut du temps pour que les nouveaux arrivants contribuent pleinement au PIB.
Une remise en question canadienne
Le reportage soulève une interrogation existentielle : dans un monde où le capital est mobile, pourquoi les entreprises choisiraient-elles le Canada?
L’exemple de Stellantis, qui a annoncé la fermeture de son usine de Brampton, est évoqué. Les coûts élevés du logement, les pressions salariales et les incertitudes réglementaires peuvent rendre certaines installations moins compétitives.
Le gouvernement fédéral a tenté de réagir. Selon le Globe, le premier ministre Mark Carney a mis sur pied un Bureau des grands projets afin d’accélérer les évaluations réglementaires pour des projets jugés d’intérêt national.
Mais, comme le rappelle le reportage, ce n’est pas la première fois que des rapports diagnostiquent un problème de compétitivité. En 2007 déjà, un rapport commandé par le gouvernement Harper concluait que les Canadiens ne percevaient pas de crise imminente.
Un avertissement, pas une condamnation
Le message de The Globe and Mail n’est ni triomphaliste ni catastrophiste.
L’Alabama demeure marqué par des inégalités profondes, une espérance de vie inférieure et des défis éducatifs importants. Le PIB par habitant ne dit pas tout.
Mais, comme l’écrit Tim Kiladze, l’épisode constitue un signal d’alarme. Si le Canada se repose sur son statut historique de pays du G7, d’autres juridictions — y compris dans le Deep South — continueront d’attirer les investissements.
L’idée qu’un État comme l’Alabama puisse parfois paraître plus dynamique ou plus prospère que le Canada n’est pas seulement une anomalie statistique. C’est, peut-être, un miroir.
Et les miroirs ne mentent pas toujours — mais ils obligent à se regarder.



