Danielle Smith tend la main au Québec : vers une alliance Alberta-Québec?

Alors que les relations entre les provinces et Ottawa traversent une période de tension rarement vue depuis plusieurs décennies, la première ministre de l’Alberta, Danielle Smith, était de passage à Québec cette semaine afin de rencontrer la première ministre du Québec, Christine Fréchette, le président de l’Assemblée nationale ainsi que plusieurs représentants du milieu des affaires.

Dans un contexte marqué par les débats sur l’autonomie provinciale, les corridors énergétiques, les tensions commerciales avec les États-Unis et même la possibilité d’un référendum sur l’avenir constitutionnel de l’Alberta, la visite de Danielle Smith avait tout d’une opération diplomatique visant à rapprocher deux provinces qui, malgré leurs différences culturelles, partagent plusieurs frustrations communes envers le gouvernement fédéral.

Devant la Fédération des chambres de commerce du Québec, Mme Smith a multiplié les appels à une coopération accrue entre les deux provinces, allant jusqu’à proposer avec humour une alliance « Alber-bec » ou « Que-berta ».

Deux provinces aux économies complémentaires

Le message principal de la dirigeante albertaine était simple : l’Alberta et le Québec possèdent des économies complémentaires qui gagneraient à collaborer davantage.

Alors que l’Alberta demeure la principale puissance énergétique du pays, le Québec dispose d’un important secteur manufacturier, d’une industrie aérospatiale de calibre mondial et d’un savoir-faire reconnu dans plusieurs secteurs technologiques.

Selon Mme Smith, une meilleure intégration économique permettrait de renforcer les chaînes d’approvisionnement canadiennes, d’augmenter la résilience économique du pays et de réduire la dépendance envers certains partenaires étrangers.

La première ministre albertaine a également souligné le rôle que pourrait jouer le Québec dans l’accès aux marchés européens, qualifiant la province de « porte d’entrée vers l’Europe » dans une éventuelle stratégie commerciale nationale.

Le gaz naturel au cœur du discours

Comme on pouvait s’y attendre, l’énergie a occupé une place centrale dans les discussions.

Danielle Smith a notamment affirmé qu’il n’existait « aucun succès canadien en intelligence artificielle sans gaz naturel », faisant valoir que les futurs centres de données et infrastructures numériques exigeront d’énormes quantités d’énergie fiable.

Elle a également invité le Québec à développer davantage ses propres ressources gazières afin de réduire sa dépendance aux importations américaines.

Cette déclaration est particulièrement intéressante dans le contexte québécois. Depuis plusieurs années, la quasi-totalité du débat énergétique provincial est dominée par l’électricité et la décarbonation, alors que la question du gaz naturel demeure largement taboue malgré le fait que le Québec continue d’en consommer massivement.

Pour Danielle Smith, le partenariat énergétique entre les deux provinces pourrait dépasser le simple échange commercial et devenir un véritable levier de développement industriel.

Un discours de respect des compétences provinciales

Au-delà de l’économie, la visite avait également une forte dimension constitutionnelle.

Danielle Smith a rappelé que l’Alberta et le Québec ont tous deux une longue histoire de conflits avec Ottawa concernant leurs champs de compétence respectifs.

« Nous avons tous les deux dû composer avec un gouvernement fédéral qui refusait d’écouter nos besoins », a-t-elle déclaré devant les gens d’affaires présents.

Dans l’un des passages les plus remarqués de son discours, elle a affirmé qu’aucun politicien ne devrait venir au Québec dire aux Québécois quelles industries ils doivent développer, tout comme aucun responsable fédéral ne devrait dicter à l’Alberta comment exploiter ses ressources énergétiques.

Cette philosophie de respect mutuel des compétences provinciales constitue probablement le terrain d’entente le plus solide entre Québec et Edmonton.

Le spectre du référendum albertain

La visite survient également dans un contexte politique particulier.

Il y a quelques semaines à peine, Danielle Smith confirmait la tenue, le 19 octobre prochain, d’un référendum visant à consulter les Albertains sur la possibilité d’un futur vote portant sur l’indépendance de la province.

Consciente de la sensibilité du sujet au Québec, Mme Smith a d’ailleurs rappelé que les Québécois étaient familiers avec ce type de consultation populaire.

Bien qu’elle continue de se dire opposée à la séparation de l’Alberta, elle affirme que les citoyens ont le droit d’exprimer leur volonté et que la consultation permettra de clarifier le débat.

Cette réalité crée un parallèle politique intéressant entre les deux provinces. D’un côté, l’Alberta voit monter un mouvement contestant sa place dans la fédération canadienne. De l’autre, le Parti Québécois demeure en tête de plusieurs sondages et continue de promettre un référendum advenant son retour au pouvoir.

Une vision différente de l’unité canadienne

L’aspect le plus révélateur de cette visite est peut-être la conception de l’unité canadienne défendue par Danielle Smith.

Contrairement à la vision centralisatrice souvent privilégiée à Ottawa, la première ministre albertaine soutient que l’unité nationale passe d’abord par le renforcement des provinces et par la reconnaissance de leurs intérêts particuliers.

Dans cette optique, l’Alberta et le Québec ne seraient pas des adversaires luttant pour une plus grande part du gâteau fédéral, mais plutôt des partenaires capables de mettre en commun leurs forces respectives.

Cette approche explique également ses critiques répétées envers l’ancien ministre fédéral de l’Environnement, Steven Guilbeault, qu’elle a qualifié de « politicien le plus destructeur pour l’unité nationale », estimant que les interventions fédérales dans le secteur énergétique albertain ont contribué à alimenter le mécontentement dans l’Ouest.

Un rapprochement qui aurait été impensable il y a quelques années

Qu’on partage ou non les positions de Danielle Smith, sa visite illustre un changement de ton significatif dans les relations entre Québec et Alberta.

Pendant longtemps, les deux provinces ont souvent été présentées comme des opposés irréconciliables : l’une centrée sur l’hydroélectricité et l’interventionnisme économique, l’autre sur les hydrocarbures et les marchés.

Or, face aux tensions commerciales avec les États-Unis, aux débats sur la souveraineté énergétique, à la montée de l’intelligence artificielle et aux conflits de compétence avec Ottawa, plusieurs responsables politiques semblent désormais voir davantage de points communs que de divergences.

Reste à savoir si cette volonté de rapprochement se traduira par des projets concrets ou si elle demeurera principalement symbolique. Une chose est certaine : il est plutôt rare de voir un premier ministre albertain venir à Québec parler ouvertement de coopération énergétique, de respect des compétences provinciales et d’intérêts communs entre les deux provinces. Pour plusieurs observateurs, ce simple fait constitue déjà un événement politique en soi.

Facebook
Twitter
LinkedIn
Reddit
Email

Les nouvelles à ne pas manquer cette semaine