De Fiori au franglais : L’érosion du Français dans la musique québécoise

L’œuvre musicale de Serge Fiori est à l’honneur suite à son décès survenu le jour même de la fête de la Saint-Jean Baptiste. Tant comme artiste solo ou dans la formation Harmonium, le style poétique de Fiori s’est centré sur des thèmes comme la nature, l’introspection et la quête identitaire. Il s’inscrivait dans le renouveau francophone des années 1970, avec une volonté affirmée d’écrire en bon français, comme résistance culturelle face à l’anglicisation.

Fiori n’a jamais employé le franglais dans les textes de ses chansons. Il en va de même pour la grande majorité des vedettes québécoises des années 1970–80.  Certains paroliers ont parfois utilisé des termes anglais isolés ou des références à la culture anglo-saxonne, mais il ne s’agissait pas du franglais systématique comme chez les artistes actuels.

Michel Pagliaro, artiste rock emblématique des années 1960–70, est l’un des premiers Québécois à avoir connu du succès à la fois en anglais et en français. Il chantait parfois en anglais seulement, parfois en français seulement, et parfois dans des chansons alternant les deux langues, mais il ne faisait pas de franglais fluide à l’intérieur d’une même ligne ou d’un même couplet. Par exemple, l’Espion de Pagliaro, qui alterne entre blocs en français et blocs en anglais est une chanson bilingue mais pas une chanson en franglais.

Le franglais est un mélange intra-phrastique des deux langues, où l’alternance entre le français et l’anglais se fait au sein d’une même phrase, et non simplement entre des phrases séparées.

Le chiac, parlé autour de Moncton au Nouveau Brunswick, est considéré comme la forme historique par excellence du franglais canadien. Il est apparu au début du 20e siècle, mais ses origines remontent au 19e siècle, voire plus tôt, quand les francophones, bilingues par nécessité, ont commencé à mêler les deux langues dans leur parler quotidien. Pour certains, le chiac n’est pas exactement du franglais, mais plutôt un sociolecte autonome, voire un patois hybride. C’est une expression d’identité minoritaire souvent liée à la survie culturelle.

Soit, mais il faut comprendre que le chiac constitue un phénomène sociolinguistique à la fois asymétrique et évolutif. Par contact constant avec l’anglais, ce sont les francophones du Nouveau Brunswick qui ont progressivement adopté le chiac comme forme naturelle de leur parler quotidien. Inversement, les anglophones de la région ne sont pas spontanément passés au chiac. Ils sont resté majoritairement unilingues ou parlant parfois un français d’apprentissage. Outre, le chiac s’anglicise progressivement au fil du temps. On assiste à un élargissement constant du lexique anglais utilisé dans le chiac. Les jeunes locuteurs insèrent de plus en plus de verbes, d’adjectifs et de structures syntaxiques directement inspirés de l’anglais au détriment du lexique français traditionnel. En tant que forme de résistance identitaire et moyen de survie culturelle, le chiac porte paradoxalement en sa nature l’érosion du fait français.

On observe au Nouveau-Brunswick — seule province officiellement bilingue au Canada — certains signes d’érosion ou de recul du fait français. L’assimilation linguistique progresse : de nombreux jeunes issus de familles bilingues parlent moins bien le français, ou ne le transmettent pas à leurs enfants. La proportion de francophones diminue dans les régions urbaines. Même dans les zones acadiennes, l’anglais est omniprésent dans les médias, les commerces, et la vie quotidienne. Selon un rapport publié par Statistiques Canada, le français comme langue prédominante parlée le plus souvent à la maison a baissé de 30,8% des ménages en 1991 à 26,4% en 2021.

Revenons-en à la question du franglais dans la musique. Bien qu’on retrouve des traces de franglais dans le parler populaire au Québec dès les années 1960–70, son emploi s’est intensifié avec la montée de la culture hip-hop au tournant des années 2000. Depuis, le franglais s’est imposé dans la nouvelle musique populaire produite au Québec. Les chansons en franglais sont désormais omniprésentes sur les ondes des stations de radio francophones parce qu’elles se qualifient en tant que contenu francophone. Selon la politique réglementaire de radiodiffusion du CRTC : « Bien qu’il n’existe pas actuellement de définition officielle de pièce de MVF (musique vocale de langue française), le Conseil estime qu’une pièce musicale est une pièce de MVF si plus de 50% de la durée de la portion vocale de la pièce est de langue française ».

Aujourd’hui, des artistes issus du grand Montréal tels que Loud, Jay Scott, FouKi, Heïka ou LaF font un usage assumé de cette hybridité linguistique, mêlant français et anglais dans une même ligne, parfois dans une même rime, en jouant sur la sonorité et le sens. Leurs morceaux dominent le palmarès francophone au Québec.

Diluer ainsi le français peut sembler sacrilège aux yeux des puristes. Pourtant, les adeptes du franglais en musique n’y voient pas une faute de langue, mais une richesse d’expression. Ce serait un outil poétique à part entière, voire un atout créatif qui fusionne l’élégance du français avec l’énergie de l’anglais. Au lieu d’appauvrir le français, le franglais l’enrichirait en lui insufflant une énergie nouvelle le propulsant dans son époque.

Voici quelques exemples de cette « richesse d’expression » retrouvé dans ces succès musicaux en franglais:

« J’savais que tu rappellerais one of these days / Mais t’en fais pas, mon cœur est flexible / Tu peux le squeeze, mais pas le briser. » — Toutes les femmes savent danser, Loud

« You make me feel naked, sur Pornhub j’deviendrais famous / Même si j’fit plus, dans aucune de tes catégories / You make me feel wasted, j’bois du Jack Daniel à la bouteille / Pourquoi quand j’va pas ben, t’apparais dans mon cellphone, leave me alone. » — Broken, Jay Scøtt

« Là, t’es toujours sur le party and bullshit / Tu fais partie des cool kids. » — Copilote, FouKi

« Yeah on pull up dans ta région / Si t’es pas down t’es marabout. » — ZayZay, FouKi

Qu’on traduise ces paroles dans n’importe quelle langue (ou combinaison de langues), il s’agit d’un contenu lyrique objectivement médiocre. L’emploi occasionnel d’un mot anglais (ou d’une langue autre que le français) pour marquer un punch ne serait pas répréhensible. Ça pourrait même relever du coup de génie. Toutefois, dans les paroles de ces succès, on ne fait que niveler vers le bas. L’incorporation de l’anglais n’apporte absolument rien, si ce n’est la dilution, voire l’érosion du français.

On semble utiliser le franglais parce qu’il s’agit d’une tendance à la mode. Et dans la mesure où il s’agit d’une mode, en quoi l’emploi du franglais est-il « l’acte de liberté artistique » indispensable à l’innovation musicale invoqué par ses défenseurs?

Les adeptes arguent que le franglais va permettre aux artistes de transcender les barrières culturelles et de captiver un public mondial. Si c’est le cas, pourquoi les stations de radio anglophones n’en font pas tourner? À l’instar du chiac au Nouveau Brunswick, le franglais est un courant à sens unique.

Au-delà du courant musical, le franglais sert de marqueur identitaire d’appartenance à une culture globalisée chez de nombreux jeunes vivant au Québec, surtout en milieu métropolitain et multiethnique. À la croisée des langues et des communautés, le franglais devient ainsi le registre linguistique de la métropole mondialisée, une langue hybride propre à une jeunesse urbaine fluide et déracinée, peu soucieuse des frontières nationales ou linguistiques traditionnelles. Il accompagne l’idée d’une identité métropolitaine post-nationale, fluide et transfrontalière et n’appartient pas à la logique de la nation. Ceci dit, le nationalisme québécois aurait grand besoin d’être porté par une culture musicale vibrante… et exempte de franglais.

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