De Fukushima à la renaissance : le parcours patient de Cameco, géant de l’uranium au Canada

Dans un contexte où l’économie canadienne donne l’impression de perdre du terrain face à ses partenaires de l’OCDE, une trajectoire tranche nettement avec l’ambiance morose. Cameco, dont le siège social est à Saskatoon, affiche une prospérité remarquable après avoir traversé l’une des périodes les plus difficiles de l’histoire moderne de l’industrie nucléaire. C’est ce que nous apprend Donna Kennedy-Glans, dans un texte publié par le National Post le 21 décembre 2025.

À la tête de cette entreprise évaluée à près de 40 milliards de dollars américains, Tim Gitzel incarne une forme de continuité marquée par la prudence et l’humilité. Cette posture est directement héritée de la décennie qui a suivi la catastrophe de Fukushima, en 2011, un choc mondial qui a mis brutalement fin à l’âge d’or du nucléaire civil. À l’époque, les projets se multipliaient, les mines tournaient à plein régime et le prix de l’uranium atteignait des sommets. En quelques semaines, tout s’est effondré.

Le marché mondial a été inondé de surplus, le prix de l’uranium s’est effondré, passant de plus de 70 dollars américains la livre à moins de 20, et les producteurs ont été forcés de revoir leurs ambitions. Pour Cameco, cette période s’est traduite par des choix difficiles, des compressions sévères et une obsession du contrôle des coûts. Chaque dépense était remise en question, dans un climat où la survie à long terme primait sur toute autre considération.

Cette longue traversée du désert a profondément façonné l’entreprise. L’expérience a renforcé une discipline interne qui contraste avec les cycles d’euphorie souvent observés dans les industries de ressources naturelles. Lorsque le contexte mondial a commencé à basculer à nouveau, Cameco était prête, avec une structure allégée et une vision à long terme déjà en place.

Depuis quelques années, le nucléaire est redevenu une option incontournable. La pression liée aux changements climatiques, la nécessité de décarboner les réseaux électriques, l’électrification des transports et l’explosion de la demande énergétique associée aux centres de données et à l’intelligence artificielle ont remis cette source d’énergie au cœur des stratégies nationales. À cela s’ajoutent des considérations de sécurité énergétique accentuées par la guerre en Ukraine, qui ont convaincu de nombreux gouvernements de réduire leur dépendance aux chaînes d’approvisionnement instables.

Dans ce nouveau contexte, Cameco bénéficie d’un positionnement stratégique rare. L’entreprise ne se limite plus à l’extraction d’uranium. Elle est désormais intégrée verticalement, avec des mines et des projets au Canada, aux États-Unis, au Kazakhstan et en Australie, ainsi que des installations de conversion, des projets d’enrichissement et des capacités de fabrication de combustible nucléaire. Elle fournit notamment une grande partie du carburant utilisé par les réacteurs canadiens, tout en étant un acteur clé sur le marché nord-américain.

Cette montée en puissance s’est aussi traduite par une opération majeure : l’acquisition d’une participation de 49 % dans Westinghouse Electric Company, en partenariat avec Brookfield Renewable. Cette décision renforce l’influence de Cameco dans la conception, la construction et l’entretien de réacteurs nucléaires, notamment aux États-Unis, où plusieurs nouveaux projets sont désormais envisagés ou en cours de planification.

La relation avec Washington est centrale. Les États-Unis exploitent 94 centrales nucléaires, consomment environ 50 millions de livres d’uranium par année et n’en produisent pratiquement pas. Cette dépendance structurelle confère au Canada un levier stratégique important, malgré les tensions commerciales et les menaces tarifaires périodiques. Dans ce contexte, l’uranium canadien apparaît comme une ressource critique difficilement remplaçable.

Cette réalité n’empêche pas la prudence. Les discussions sur les droits de douane, les politiques industrielles américaines et les rivalités géopolitiques font désormais partie du quotidien de la direction. Le contraste est frappant avec d’autres secteurs industriels canadiens, plus vulnérables aux chocs extérieurs et aux changements de politique commerciale.

Après une décennie marquée par l’austérité et l’incertitude, Cameco se retrouve aujourd’hui dans une position enviable. L’entreprise illustre comment une crise profonde peut devenir un avantage stratégique lorsque la patience, la discipline et la vision à long terme priment sur la recherche de gains rapides. Dans un Canada en quête de moteurs économiques solides, son parcours offre une rare note d’optimisme, portée par le retour en force du nucléaire sur la scène mondiale.

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