La défense canadienne traverse une période charnière où se mêlent contradictions, ambitions et réalités géopolitiques. Entre la volonté affichée de Mark Carney de réduire la dépendance aux États-Unis et la pression des besoins militaires urgents, Ottawa enchaîne les annonces. L’achat de systèmes de roquettes américains HIMARS et la préparation d’une nouvelle flotte de corvettes illustrent cette tension, tandis que d’autres dossiers – F-35, sous-marins, brise-glaces – rappellent l’ampleur des choix stratégiques auxquels le pays est confronté.
Des HIMARS pour l’armée de terre
David Pugliese rapporte dans le Ottawa Citizen (22 septembre 2025) que le Canada a officiellement demandé à Washington l’acquisition de 26 systèmes de lance-roquettes HIMARS. Le contrat, évalué à près de 5 milliards de dollars en incluant logiciels, munitions et pièces de rechange, pourrait être conclu d’ici la fin de l’année. Ces armes, rendues célèbres par leur efficacité en Ukraine, posent toutefois un problème politique : Mark Carney avait promis de réduire les achats américains, jugeant qu’ils limitaient la souveraineté canadienne.
L’expérience ukrainienne a aussi rappelé les limites d’une telle dépendance. Washington a restreint l’efficacité des HIMARS livrés à Kiev en limitant l’accès aux données de ciblage, ce qui nourrit les inquiétudes de certains analystes, comme l’ancien lieutenant-général Yvan Blondin. Celui-ci estime que le « parapluie américain » ne peut plus être considéré comme garanti et appelle le Canada à diversifier ses fournisseurs.
Mais cette inquiétude ne fait pas consensus. Depuis la Seconde Guerre mondiale, la défense canadienne repose sur une intégration étroite avec les États-Unis, en particulier dans le cadre du NORAD. La compatibilité des systèmes d’armes n’est pas un simple choix technique : elle est au cœur de la doctrine de défense nord-américaine. Si les HIMARS sont préférés, c’est aussi parce qu’ils s’inscrivent dans cette logique d’interopérabilité qui lie les deux armées au quotidien.
Autrement dit, derrière le débat sur la dépendance, une réalité demeure : la défense du Canada est indissociable de celle du continent. Le NORAD, dont les quartiers généraux sont situés à Colorado Springs et à North Bay, fonctionne sur l’idée que le Canada et les États-Unis partagent non seulement un espace aérien, mais aussi une responsabilité stratégique commune. Dans ce contexte, rompre avec les choix américains pourrait fragiliser cette intégration, alors qu’elle constitue en réalité la principale garantie de sécurité du Canada.
Une marine à reconstruire
Pendant que l’armée de terre s’équipe à Washington, la Marine royale canadienne veut miser sur une approche différente. Kyle Duggan rapporte pour La Presse Canadienne (22 septembre 2025) que le vice-amiral Angus Topshee prépare le remplacement des navires côtiers de classe Kingston, appelés à quitter le service d’ici 2029. Objectif : une douzaine de corvettes « canadiennes de bout en bout », capables de longues patrouilles, de frapper en combat et de naviguer dans les glaces arctiques.
Cette insistance sur la construction locale tranche avec le choix des HIMARS. Elle traduit un dilemme plus large : Ottawa alterne entre achats clés en main à l’étranger et volonté de renforcer l’industrie nationale.
Des dossiers qui s’accumulent
Ces deux annonces s’ajoutent à une série de chantiers militaires majeurs. Comme nous le rapportions dans Québec Nouvelles le 16 septembre, l’achat des 88 F-35 continue de susciter des tensions avec Washington, qui a averti Ottawa de « conséquences négatives » en cas de retrait. Là encore, la dépendance technologique américaine est manifeste, au point que même les pièces détachées restent propriété des États-Unis.
Le 27 août, nous soulignions aussi l’importance du projet de douze sous-marins, analysé par David Oliver dans le National Post. Carney s’est tourné vers l’Allemagne et la Corée du Sud pour remplacer une flotte vieillissante, mais le risque demeure que le Canada signe un contrat clé en main sans transfert de savoir-faire, contrairement à la Pologne qui a négocié des retombées industrielles avec ses chars coréens.
Enfin, le 21 août, nous rapportions la signature d’un partenariat avec la Finlande pour construire le brise-glace Polar Max. La coque sera assemblée à Helsinki avant d’être finalisée à Lévis, une alliance issue du « Pacte ICE » qui unit Washington, Ottawa et Helsinki pour sécuriser l’Arctique face aux ambitions russes.
Une stratégie à clarifier
L’ensemble dessine une ligne de défense qui oscille entre intégration assumée et diversification prudente. D’un côté, Ottawa poursuit des achats majeurs auprès des États-Unis – HIMARS, F-35 – qui renforcent l’interopérabilité militaire nord-américaine et consolident la logique du NORAD. Plutôt que d’y voir une dépendance fragilisante, beaucoup considèrent cette intégration comme une nécessité stratégique : la défense canadienne est depuis toujours enchâssée dans la défense continentale, et il est illusoire d’imaginer qu’elle puisse s’en détacher sans affaiblir la sécurité commune.
De l’autre, le gouvernement Carney multiplie les ouvertures vers l’Europe du Nord et l’Asie – qu’il s’agisse des sous-marins allemands ou coréens, ou du brise-glace finlandais – cherchant à montrer que le Canada peut diversifier ses alliances et ses approvisionnements. Cette démarche témoigne d’une volonté d’autonomie accrue, mais elle reste pour l’instant partielle, et surtout complémentaire plutôt qu’alternative à l’arrimage américain.
La contradiction n’est donc pas tant entre dépendance et souveraineté qu’entre discours et pratiques. Carney promet de réduire l’influence américaine, mais les besoins concrets des Forces canadiennes et la réalité de l’intégration continentale l’obligent à faire l’inverse. La véritable question devient alors : Ottawa saura-t-il assumer cette double logique – rester ancré dans la défense nord-américaine tout en cultivant de nouveaux partenariats – ou continuera-t-il à nourrir l’illusion d’une souveraineté militaire pleine, qui n’a peut-être jamais existé?



