Défense et infrastructures au cœur du virage budgétaire de Mark Carney

Le journaliste Craig Lord, travaillant pour la Presse Canadienne, rapporte que le premier budget fédéral du gouvernement de Mark Carney sera un exercice hautement symbolique et révélateur pour les Canadiens. Selon les experts interrogés, Ottawa devra expliquer en toute transparence pourquoi une réorientation massive des dépenses, quittant le terrain des programmes sociaux pour privilégier la défense et les infrastructures, est désormais jugée nécessaire.

Mark Carney, arrivé au pouvoir plus tôt cette année, s’apprête à déposer son premier budget dès cet automne, après avoir renoncé à la tradition d’un budget printanier. Déjà, plusieurs mesures avaient été annoncées lors de la brève session parlementaire du printemps, dont une baisse d’un point du taux d’imposition sur le revenu ainsi qu’un plan de hausses rapides des investissements militaires afin de respecter les engagements du Canada auprès de l’OTAN.

Sahir Khan, vice-président de l’Institut d’études fiscales et de la démocratie de l’Université d’Ottawa, souligne que ce budget donnera aux Canadiens un premier aperçu concret des conséquences économiques de la guerre commerciale avec les États-Unis. Selon lui, « il y a un coût à la souveraineté ». Renforcer les chaînes d’approvisionnement, diversifier les marchés mondiaux et développer les ressources nécessaires pour réduire la dépendance canadienne envers Washington représentent des projets colossaux. Carney devra convaincre la population que l’indépendance économique du pays ne s’obtient pas gratuitement.

Déjà, les observateurs s’attendent à ce que le déficit fédéral dépasse largement les projections initiales. En décembre 2024, Ottawa l’avait fixé à 42,2 milliards pour 2025-2026. Mais la plateforme électorale libérale, puis la perte de revenus liés aux contre-tarifs abandonnés contre les États-Unis, la baisse d’impôt et la révision du taux d’imposition des gains en capital font en sorte que le déficit pourrait grimper au-delà de 70 milliards. Randall Bartlett, économiste adjoint chez Desjardins, estime que les rentrées fiscales seront bien plus faibles que prévu.

Pour Alexandre Laurin, vice-président et directeur de recherche à l’Institut C.D. Howe, les déficits annuels pourraient rester supérieurs à 60 milliards pendant plusieurs années, puisque le gouvernement mise sur des investissements massifs en infrastructures et en défense. Laurin prévoit que Carney présentera ces déficits comme des dépenses « productives » devant stimuler la croissance future.

Le premier ministre a d’ailleurs présenté son approche comme une combinaison paradoxale d’austérité et d’investissements. Le ministre des Finances, François-Philippe Champagne, a ajouté que la réduction de 15 % des dépenses de programmes dans la plupart des ministères d’ici trois ans pourrait s’accompagner d’une diminution du nombre de fonctionnaires. Mais une analyse récente du C.D. Howe conclut que les économies anticipées, soit environ 22 milliards d’ici 2028-2029, demeurent bien insuffisantes pour remettre les finances fédérales sur une trajectoire durable.

Une nouveauté notable de ce budget sera la séparation comptable entre dépenses de fonctionnement et dépenses en capital. Carney souhaite équilibrer les premières en trois ans, tout en maintenant un haut niveau d’investissement. Khan compare cette méthode à l’analyse comparative entre les sexes introduite sous Justin Trudeau : une nouvelle grille de lecture plus politique que comptable. Selon lui, l’important est que les investissements permettent un retour sur l’argent emprunté.

Cependant, Laurin met en garde : ce découpage pourrait être arbitraire, car il n’existe pas de normes comptables claires pour définir ce qui constitue un investissement productif. Bartlett, de son côté, insiste sur la nécessité d’une grande rigueur et d’une transparence accrue, rappelant que Carney, avant sa carrière politique, avait déjà œuvré au ministère des Finances.

Pour les agences de notation, les experts estiment que la crédibilité du Canada dépendra moins de la présentation politique du budget que des véritables résultats financiers dans les comptes publics. Comme le résume Bartlett : « Les budgets sont des documents politiques, pas des états financiers vérifiés ».

Ce premier budget Carney-Champagne sera donc un test crucial, à la fois pour rassurer les marchés et pour convaincre les Canadiens qu’un virage stratégique vers la souveraineté économique vaut le prix des déficits records.

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