Pierre Foglia s’est éteint à 84 ans, dans la discrétion qu’il affectionnait, après avoir transformé pendant plus de quarante ans l’ennui des pages A5 en moments de grâce. Son style inimitable, gouailleur, tendre, brutal parfois, a laissé une empreinte rare dans la presse québécoise. Il est mort des suites de la maladie de Parkinson, ayant reçu l’aide médicale à mourir, entouré des siens. La Presse a confirmé la nouvelle mardi.
Le journaliste André Duchesne, dans un long article hommage publié dans La Presse, écrit ce mot simple et terrible : « Foglia est mort, mon vieux. » Et soudain, une génération entière de lecteurs comprend que quelque chose s’est définitivement refermé.
Le chroniqueur des choses minuscules
Foglia ne commentait pas l’actualité : il la contournait. Il préférait écrire sur les chats, sur les figues, sur sa fiancée, sur Saint-Armand. Mais derrière ces petits sujets, il visait toujours juste. Il faisait voir le monde à travers les interstices. Comme le rappelait Guillaume Lepage dans un article publié le même jour sur Radio-Canada, Foglia disait en 1979 : « Le quotidien, c’est tellement plus le fun que la nouvelle. »
Il pouvait écrire une chronique entière sur un billet de stationnement, sur un banc dans un parc ou sur une conversation à la caisse. Et pourtant, ses mots bouleversaient plus que mille éditoriaux. « Il était un projectionniste de l’âme », écrit Duchesne. Et c’est peut-être la plus belle définition de ce métier.
De la typographie à la liberté
Né en 1940 à Romilly-sur-Seine, de parents italiens, Foglia grandit en France, devient typographe à 16 ans, fait son service militaire en Algérie, puis immigre au Québec en 1963, visa en main et cœur pris. Il sera typographe à Montréal, puis journaliste au Journal de Sherbrooke, à La Patrie, à Montréal-Matin, avant de rejoindre La Presse en 1972. On lui confie les sports. Il y fera ses armes, y vivra la crise d’Octobre de près — la Sûreté du Québec viendra même fouiller son appartement — et y cultivera déjà son irrévérence.
À la barre de la chronique « Les Jeux » durant les Olympiques de 1976, il dénonçait déjà les absurdités logistiques, les privilèges vides et le marketing. Quand il deviendra chroniqueur officiel en 1980, la direction lui dit : « Quatre chroniques par semaine, sujet libre. » Et lui de répondre : « Est-ce que je peux parler de cul ? — Non ! — Je m’en doutais. Est-ce que je peux parler de moi ? — Oui, si tu veux… »
Le « courrier du genou » est né ainsi. De cette permission d’être lui-même, sans filtre.
Foglia, Falardeau et les lasagnes
Dans l’inoubliable tête-à-tête filmé en 2005 avec Pierre Falardeau (Radio-Canada, L’autre midi à la table d’à côté), Foglia résume tout :
« J’aimerais ça écrire un livre… mais j’ai rien à dire ! »
Et pourtant, quel livre que cette vie en chroniques. Il parlait avec la même intensité de la cycliste Geneviève Jeanson que de la chanteuse Michèle Richard — à qui il avait lancé en 1988 qu’elle était « une lasagne, un toaster, une tondeuse à gazon ». Elle l’avait poursuivi en justice. Il s’était excusé… auprès des lasagnes, des toasters et des tondeuses.
Il adorait provoquer, sans jamais être méchant gratuitement. C’était le prix de sa liberté. Une liberté sans calcul, sans stratégie, qui le rendait à la fois admiré et redouté. Claude Masson, éditeur adjoint de La Presse, affirmait en 1993 que Foglia était « le seul journaliste dont le départ pourrait faire chuter le tirage ».
Chroniqueur du monde et de l’intime
Son texte le plus bouleversant reste peut-être « Bonheur à tous », écrit en 1999 après la mort de son ami Robert Duguay. Il y raconte un dernier adieu dans une chambre d’hôpital. Le texte sera repris dans un court métrage de Loïc Guyot, tant il avait touché de lecteurs, certains allant jusqu’à le lire à leurs proches mourants.
Foglia a aussi couvert l’Irak, les JO de Séoul, le retour de Guy Lafleur à New York, le référendum de 1995, la tragédie de Polytechnique. Mais jamais à la manière d’un envoyé spécial. Toujours comme un promeneur lucide, curieux, à l’écoute. Quand il débarque à Bagdad à vélo, ce n’est pas un coup de pub. C’est Foglia, tout simplement.
Et toujours, les chats. Titouse, Camus, Théou, Picotte, Charlie… Ils sont presque aussi célèbres que leur maître.
Un style inégalé, tant mieux
Dans un hommage collectif publié en 2015 à l’occasion de la parution de Foglia l’insolent, Marc-François Bernier notait avoir relu plus de 4300 chroniques pour dresser son portrait. Yves Boisvert écrivait que Foglia était « le moins narcissique des journalistes à la première personne ». Nathalie Petrowski parlait d’un style « faussement familier, d’une précision foudroyante ».
Son fils Manuel l’interviewera une fois pour La vie d’artiste. Il n’aimait pas les caméras. Il préférait sa cuisine, son vélo, ses chats, son silence. Et c’est ainsi qu’il est parti. En 2015, il écrivait : « Je suis à la retraite. Arrêtez de m’achaler avec ça. »
Et maintenant, il est mort. On n’osera pas trop l’évoquer. Foglia n’aimait pas les hommages. Mais ce qu’il a fait, nul ne pourra l’effacer. Parce qu’il nous a appris à écrire sans tricher. Et surtout, à lire entre les lignes. Entre les silences.



