Paul Arnold dans un article pour Phys.org explique que de nouvelles recherches en anthropologie remettent en question une idée tenace dans l’imaginaire collectif : celle de sociétés humaines où chacun vivrait dans une égalité parfaite. Les travaux de Duncan Stibbard-Hawkes et de Chris von Rueden, qu’il résume, montrent que même les groupes les plus souvent qualifiés d’égalitaires présentent des formes d’inégalités bien réelles.
Ces chercheurs ont examiné des données ethnographiques et des observations détaillées issues de sociétés comme les Hadza de Tanzanie, les Batek de Malaisie ou les !Kung du Kalahari. Ces communautés sont fréquemment citées comme des exemples de vie égalitaire, sans accumulation de richesses ni hiérarchies politiques formelles. Pourtant, Arnold rapporte que les chercheurs notent une confusion persistante autour de la notion même d’égalitarisme. Leur travail vise notamment à démystifier l’idée du « bon sauvage », selon laquelle les peuples non industrialisés vivraient selon un idéal moral et naturel, exempt de tensions sociales.
Les résultats montrent qu’aucune organisation humaine n’échappe réellement aux inégalités. Selon Paul Arnold, les chercheurs ont identifié des écarts mesurables dans plusieurs domaines : force physique, compétences, santé, réseau social, parenté, âge, genre, connaissances spécialisées, fertilité. Chez les !Kung, l’absence de chefs n’empêche pas l’apparition de figures influentes capables d’orienter la prise de décision collective. Les différences de genre ressortent clairement, notamment parce que les femmes assument la majorité des responsabilités liées à la garde des enfants, ce qui limite leur mobilité et leur autonomie.
Même dans des sociétés où les biens personnels sont rares, des disparités existent quant au contrôle de ressources cruciales comme la viande ou l’accès aux territoires de chasse. Arnold souligne que Stibbard-Hawkes et von Rueden insistent ici sur une distinction essentielle : l’égalitarisme ne signifie pas égalité totale. Ce n’est ni un état naturel ni la conséquence d’une générosité intrinsèque des individus.
L’apparente égalité observée repose plutôt sur des stratégies sociales destinées à empêcher qu’un individu ne domine les autres. Paul Arnold décrit trois mécanismes fréquents : l’exigence de partage (pour éviter l’accumulation excessive), la mise en commun des ressources comme assurance contre les coups du sort (risk-pooling) et l’utilisation de pressions collectives visant à limiter les ambitions personnelles trop marquées (status-leveling). Ces pratiques permettent de maintenir un équilibre, mais ne suppriment pas les écarts entre individus.
Stibbard-Hawkes et von Rueden proposent ainsi une nouvelle définition des sociétés égalitaristes : ce sont celles où les conditions écologiques et sociales permettent à la majorité des membres de préserver leur autonomie, d’obtenir un accès suffisant aux ressources et d’éviter la domination d’autrui. Paul Arnold insiste sur la portée de ce constat : l’égalité n’est pas un état spontané de la condition humaine, mais un équilibre obtenu par un effort constant.



