Willow Fiddler rapporte pour The Globe and Mail que plusieurs chefs autochtones de l’Alberta ont mis en garde l’Assemblée des Premières Nations (APN) contre toute tentative d’usurper l’autorité des communautés individuelles en matière de projets d’infrastructure. Dans une lettre envoyée mardi aux chefs réunis à Winnipeg pour l’assemblée nationale de l’APN, ces dirigeants dénoncent des résolutions qui, selon eux, menacent leurs droits issus de traités et leur juridiction.
Une lettre ferme adressée aux chefs
La lettre a été signée par Okimaw Henry Lewis (Onion Lake Cree Nation), le chef Sheldon Sunshine (Sturgeon Lake Cree Nation), la cheffe Phyllis Whitford (O’Chiese First Nation) et le chef Billy Tuccaro (Mikisew Cree First Nation). Ces derniers rappellent que l’APN « n’a aucune autorité politique inhérente ou déléguée » des Nations et soulignent que l’organisation n’est pas détentrice des droits, mais bien une entité corporative sans mandat pour « interpréter, mettre en œuvre ou représenter » les traités.
Pour ces chefs, les résolutions débattues à Winnipeg risquent de créer un dangereux précédent où l’APN assumerait des rôles jamais prévus, ce qui affaiblirait la position collective des Premières Nations sur le plan juridique et politique.
Le contexte : la Loi sur la construction du Canada (projet de loi C-5)
Cette mise en garde survient alors que les débats de l’assemblée sont dominés par la controverse entourant le projet de loi C-5. Cette loi, adoptée en juin, crée la Loi sur la construction du Canada et donne au Cabinet fédéral le pouvoir de désigner certains projets comme étant d’intérêt national. Cette désignation permet de les soustraire à diverses lois et procédures, afin d’accélérer leur approbation.
Le premier ministre Mark Carney défend cette approche en affirmant qu’elle est nécessaire pour protéger l’économie canadienne face aux pressions commerciales du président américain Donald Trump. Bien que des rencontres aient eu lieu au cours de l’été entre M. Carney et des leaders autochtones, celles-ci n’ont pas suffi à dissiper l’opposition de l’APN, qui a réitéré sa ferme opposition à la loi lors de l’assemblée.
Le message de la cheffe nationale Cindy Woodhouse Nepinak
Willow Fiddler souligne que la cheffe nationale de l’APN, Cindy Woodhouse Nepinak, a livré un avertissement direct au gouvernement fédéral. Devant plus de 300 chefs, elle a affirmé que la croissance économique future du Canada dépend du soutien des Premières Nations.
« L’économie canadienne n’atteindra pas son plein potentiel sans une économie autochtone forte », a-t-elle déclaré, ajoutant que de telles avancées ne sauraient se faire sans l’appui explicite des Premières Nations. Elle a dénoncé le fait que des lois comme C-5 aient été adoptées sans consultation adéquate, affirmant que « jamais plus les détenteurs de droits ne devraient être exclus du Parlement comme ce fut le cas ».
Des résolutions divergentes
L’assemblée de Winnipeg est également le théâtre de débats sur d’autres résolutions, notamment celle visant à désigner la fermeture du déficit en infrastructures des Premières Nations comme projet de « construction nationale ». L’APN estime que 349,2 milliards de dollars seraient nécessaires d’ici 2030 pour combler ce retard, qui touche des secteurs vitaux tels que les écoles, les routes et les infrastructures de santé.
La cheffe Woodhouse Nepinak a dit s’attendre à ce que cette résolution soit adoptée. Mais les chefs albertains s’y opposent, estimant que de telles initiatives renforceraient l’ingérence de l’APN dans des domaines qui relèvent exclusivement des Nations. Dans un message groupé transmis au Globe and Mail, ils se sont réjouis que la modification de la charte de l’APN, qui visait à séparer ses fonctions politiques et corporatives, ait été rejetée par une majorité de chefs, espérant que d’autres résolutions soient aussi écartées.
Des voix de solidarité et de méfiance
Malgré les tensions, certains chefs se rangent derrière l’APN dans son opposition au projet de loi C-5. Le chef Archie Wabasse, de la Première Nation de Wunnumin Lake, a confié au Globe and Mail qu’il n’a « aucune confiance » que la Couronne respecte ses obligations. Il a dénoncé un système où le Cabinet fédéral s’octroie le pouvoir de décider unilatéralement de la mise en œuvre de projets d’intérêt national, avec une consultation limitée des Premières Nations.
Selon lui, les communautés doivent être impliquées « à 100 % » dans tout projet de ce type, et non pas simplement informées après coup. « En termes de contrôle, nous n’avons pas cela. Nous n’avons pas de contrôle », a-t-il conclu.
Un clivage persistant
Le reportage de Willow Fiddler met ainsi en lumière un clivage profond entre les Premières Nations qui souhaitent affirmer la primauté de leurs traités et celles qui cherchent à utiliser l’APN comme levier collectif face au gouvernement fédéral. Alors que l’APN revendique un rôle central dans la défense des droits autochtones, certains chefs albertains la considèrent comme une instance bureaucratique trop éloignée des réalités locales.
Dans un contexte où Ottawa mise sur des projets d’infrastructure rapides pour répondre aux pressions économiques et géopolitiques, cette division pourrait s’avérer déterminante. La question fondamentale demeure : qui doit avoir le dernier mot sur des projets d’intérêt national traversant les territoires autochtones — le gouvernement fédéral, l’APN, ou chaque Nation individuellement?



