Des couples travaillant à temps plein forcés de recourir aux banques alimentaires : quand le mode de vie « normal » ne fonctionne plus

Alors que le débat public se concentre souvent sur l’accès à la propriété, un nouveau rapport de Food Banks Canada suggère que le problème est désormais beaucoup plus profond. Dans plusieurs régions du pays, même des ménages correspondant au modèle traditionnel de la classe moyenne — deux parents travaillant à temps plein — ont désormais recours aux banques alimentaires pour joindre les deux bouts.

Selon le reportage de Garrett Barry pour CTV News, Food Banks Canada observe une hausse persistante du recours aux banques alimentaires partout au pays. L’organisme soutient que l’évolution du marché du travail et certaines lacunes du filet social contribuent à cette situation, notamment pour les travailleurs occupant des emplois précaires, contractuels ou à horaires irréguliers.

Mais au-delà du débat sur l’assurance-emploi, ce sont les témoignages recueillis sur le terrain qui retiennent l’attention.

À la banque alimentaire Bridges to Hope, à St. John’s, la directrice générale Lesley Burgess affirme que l’organisme voit de plus en plus de familles où les deux parents occupent pourtant un emploi à temps plein. Selon elle, l’augmentation du coût du logement, de l’épicerie et du carburant pousse désormais des ménages traditionnellement considérés comme autonomes à demander de l’aide alimentaire.

Cette réalité illustre un changement important dans la nature même de la crise économique canadienne.

Pendant longtemps, l’enjeu de l’abordabilité a surtout été associé à l’accès à la propriété. Les jeunes familles dénonçaient l’impossibilité croissante d’acheter une maison ou un condominium, particulièrement dans les grands centres urbains. Or, le témoignage rapporté par CTV laisse entendre que le problème a dépassé ce stade.

La propriété apparaît désormais presque comme un luxe inaccessible pour une partie croissante de la population. La question devient plutôt de savoir si un ménage disposant de deux revenus peut encore couvrir adéquatement ses besoins fondamentaux : se loger, se nourrir, se déplacer et élever des enfants sans devoir dépendre de l’aide alimentaire.

Les données nationales semblent confirmer cette tendance. Selon les plus récentes données de HungerCount, près d’un client de banque alimentaire sur cinq occupe désormais un emploi, contre environ un sur dix en 2019. Les familles biparentales représentent également une part croissante des ménages ayant recours à l’aide alimentaire.

Parallèlement, Food Banks Canada rapporte que les visites mensuelles aux banques alimentaires ont atteint près de 2,2 millions par mois, soit environ le double du niveau observé il y a six ans. L’organisme décrit la situation comme une normalisation progressive de l’insécurité alimentaire au Canada.

Le rapport de 2026 attribue une note globale de D+ au Canada. Bien que certaines mesures gouvernementales récentes soient saluées par l’organisme, celui-ci estime que les revenus, qu’ils proviennent du travail ou des programmes publics, ne suivent plus le rythme de l’augmentation du coût de la vie. L’organisation souligne également qu’environ un ménage canadien sur quatre fait désormais face à une forme d’insécurité alimentaire.

Le Québec obtient la meilleure note provinciale du rapport avec un C, mais ce résultat demeure révélateur de l’ampleur du problème. Si la province la mieux classée ne parvient qu’à atteindre la note de passage, il devient difficile de présenter la situation actuelle comme un simple problème ponctuel ou régional.

Au final, le constat qui ressort du reportage de CTV News est peut-être plus inquiétant que le débat technique entourant la réforme de l’assurance-emploi. Les témoignages recueillis montrent que des Canadiens qui travaillent déjà à temps plein, parfois dans des ménages à deux revenus, peinent désormais à assumer les dépenses les plus élémentaires de la vie quotidienne.

Lorsque même le mode de vie considéré comme « normal » pendant des générations ne permet plus de garantir la sécurité alimentaire d’une famille, la crise de l’abordabilité cesse d’être une simple question d’accès à la propriété. Elle devient une remise en question beaucoup plus fondamentale du pouvoir d’achat et de la viabilité économique de la classe moyenne canadienne.

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