Au sommet du G20 à Johannesburg, le premier ministre Mark Carney a déclaré que le Canada ne poursuivrait plus une « politique étrangère féministe ». Cette orientation, très associée au gouvernement Trudeau depuis 2017, devait dès lors devenir un simple « aspect » de la diplomatie canadienne, et non plus son moteur. Pourtant, comme le montre le reportage publié par Tristin Hopper dans les pages du National Post, cette rupture affichée n’empêche nullement le maintien de vastes programmes déjà approuvés et financés : des projets d’aide internationale explicitement liés aux notions de genre continuent d’engloutir des centaines de millions de dollars chaque année.
Selon les données compilées, 177 projets actifs comportent actuellement une référence au genre dans leur dossier de financement. Ils sont déjà engagés jusqu’en 2033 pour un montant total de 1,73 milliard. Même si Carney se dissocie de l’étiquette « féministe », les engagements signés avant son arrivée suivent leur cours — et coûtent très cher.
Parmi les initiatives les plus commentées figure l’exemple emblématique du « gender-just rice », un projet de 8,2 millions administré par Oxfam Canada et destiné à améliorer la culture du riz dans le delta du Mékong. Derrière son nom, il poursuit un objectif classique d’aide agricole, mais intégré à une approche où chaque étape doit tenir compte d’une grille d’analyse genrée. Le programme promet notamment d’enseigner à 20 500 producteurs vietnamiens des pratiques agricoles « sensibles au genre » et alignées sur la durabilité.
Autre dossier mis en avant : un projet de « planification publique sensible au genre » en Asie du Sud. Pour 4,5 millions sur trois ans, l’Université St. Francis Xavier et ses partenaires tentent de créer des « espaces démocratiques intersectionnels » au Népal et au Bangladesh. L’objectif est de former des femmes issues de minorités afin qu’elles puissent occuper des rôles décisionnels dans les administrations locales, notamment dans la planification publique. On promet pour 2028 la formation de 950 femmes aptes à assumer des responsabilités dans ce domaine.
Dans le même registre, le Canada finance un programme de 7,7 millions au Ghana pour ce que l’organisme responsable appelle « l’agriculture climato-intelligente sensible au genre ». L’idée est de soutenir des femmes agricultrices face aux défis climatiques tout en intégrant une approche genrée. Le projet combine outils agricoles, microfinancement et accompagnement technique, dans une logique qui serait jadis qualifiée simplement de développement rural, mais qui s’exprime maintenant dans un langage institutionnel insistant sur les dimensions de genre.
Un autre volet s’attarde à la consolidation de la paix. Un montant de 5 millions sur cinq ans est versé à KAIROS, une organisation œcuménique liée à l’Église Unie du Canada. L’objectif : former des intervenantes en République démocratique du Congo, au Soudan du Sud, en Colombie et en Cisjordanie pour agir dans les zones où se croisent conflit, changement climatique et inégalités de genre. Il s’agit d’une reconduction, à peine élargie, d’un programme antérieur qui poursuivait déjà des objectifs similaires, mais sans la dimension climatique.
Le Maroc bénéficie pour sa part d’un programme de 9,5 millions administré par Développement international Desjardins. Il repose sur la promotion de collectifs féminins, l’accès au financement, mais aussi la promotion de « masculinités positives ». Cette dernière composante, très présente dans la littérature développementaliste récente, vise à encourager les hommes à jouer un rôle perçu comme non oppressif dans les dynamiques socio-économiques locales. Le tout se conjugue à un volet sur l’adaptation climatique.
Un dernier exemple illustre à quel point les préoccupations genrées se sont infiltrées jusque dans les domaines les plus inattendus : près d’un demi-million de dollars a été octroyé à l’Institut des Nations unies pour la recherche sur le désarmement afin d’analyser les politiques de contrôle des armes sous l’angle du genre. Non pas pour favoriser l’embauche de femmes, mais pour évaluer comment une perspective féminine pourrait influencer les stratégies de désarmement ou bénéficier spécifiquement aux femmes dans les zones de conflit.
Au-delà de ces projets, Hopper rappelle que la politique étrangère féministe marquait depuis 2017 l’ensemble des actions de développement du Canada. Des centaines de projets avaient été conçus selon cette logique, donnant parfois naissance à des programmes moqués comme des excès bureaucratiques. Le fameux « gender-inclusive demining » en Ukraine — déminage inclusif sensible au genre — financé à hauteur de 4 millions, en est un exemple notable.
Même si Mark Carney tente aujourd’hui de distinguer son approche de celle de son prédécesseur, les fonds déjà engagés dessinent un tout autre portrait : le Canada demeure lié pour des années encore à des programmes massifs formulés dans la rhétorique de la diplomatie féministe. Les contribuables continueront donc de financer, souvent sans le savoir, une constellation de projets où le genre reste un critère prioritaire, qu’il s’agisse de riz vietnamien, de planification urbaine, de microfinance marocaine ou même de désarmement international.



