On s’imagine souvent l’occupation britannique de Québec — après la capitulation de 1759 et la signature du traité de Paris en 1763 — comme l’affaire exclusive des fameuses tuniques rouges, ces soldats anglais au service du roi George III. Pourtant, dans les décennies qui suivirent la Conquête, la présence militaire dans la Vieille Capitale fut aussi assurée par des soldats venus… d’Allemagne. Peu de Québécois savent aujourd’hui que, pendant la guerre d’indépendance américaine (1775–1783), des milliers de soldats de langue allemande furent envoyés en renfort à l’armée britannique — et plusieurs d’entre eux furent stationnés à Québec, à la Citadelle ou dans ses environs.
Des troupes « louées » par l’Angleterre
Ces soldats, que l’histoire populaire qualifie souvent de « mercenaires hessois », n’étaient pas des aventuriers sans foi ni loi, mais bien des militaires réguliers, enrôlés et entraînés par les États allemands de l’époque, alors morcelés en duchés, comtés et principautés. L’Angleterre, confrontée à une insurrection de grande ampleur dans ses colonies américaines, manquait de troupes disponibles et fit appel à ses alliés d’outre-Rhin. En échange de subsides importants, plusieurs princes allemands louèrent des régiments complets à la Couronne britannique.
Le plus connu de ces contingents provenait du duché de Hesse-Cassel, d’où le terme « Hessois », devenu générique, bien que trompeur. On comptait également des troupes du duché de Brunswick, de Hesse-Hanau, d’Ansbach-Bayreuth, de Waldeck ou encore de Anhalt-Zerbst.

La garnison allemande de Québec
Dès 1776, la ville de Québec devient un poste de repli stratégique pour les Britanniques après l’échec de l’invasion américaine menée par Benedict Arnold et Richard Montgomery. La ville est sauvée in extremis, mais la menace continentale demeure. Des renforts sont envoyés par mer, et parmi eux, des troupes allemandes fraîchement débarquées en provenance d’Europe.
Le général Friedrich Adolf Riedesel, commandant du contingent de Brunswick, transitera par Québec avec plusieurs centaines d’hommes, dont les fameux grenadiers aux bonnets dorés. Certains seront cantonnés à la Citadelle, d’autres dans des postes avancés autour de la ville. Les journaux de la baronne Frederika Riedesel, épouse du général, offrent un témoignage vivant de la vie militaire et sociale à Québec sous occupation germano-britannique : elle y décrit les murs de pierre, les rigueurs du climat, les bals chez les officiers, mais aussi l’inquiétude constante des soulèvements au sud.
Des uniformes colorés et distinctifs
Contrairement aux soldats britanniques, vêtus de rouge avec parements variés, les troupes allemandes arboraient des uniformes bleus, bleu clair ou bleu foncé, avec parements rouges, blancs ou jaunes, selon les États d’origine. Les grenadiers portaient souvent un bonnet mitre orné d’un cimier métallique brillant, détail qui les rendait immédiatement reconnaissables. Certains portaient aussi des culottes rayées rouges et blanches, visibles dans les gravures d’époque illustrant les prisonniers hessois capturés à Trenton.
Loin de se fondre dans la masse britannique, ces soldats ajoutaient à la garnison de Québec une diversité vestimentaire et linguistique notable. Leur langue, leur style, leur discipline prussienne et leurs chants militaires jetaient une teinte étrangère sur les remparts de la ville.

Des hommes restés au pays
À la fin de la guerre, tous les régiments allemands ne revinrent pas en Europe. Plusieurs soldats, démobilisés, choisirent de s’installer au Canada, parfois par lassitude du conflit, parfois parce qu’ils avaient tissé des liens avec la population locale. Certains épousèrent des Canadiennes, s’établirent comme artisans ou agriculteurs, francisant parfois leur nom de famille. On trouve ainsi, dans certaines régions rurales ou dans les registres paroissiaux, des traces de cette présence allemande insoupçonnée.
Un chapitre méconnu de notre histoire
Si l’on connaît mieux aujourd’hui la présence britannique ou même loyaliste à Québec, la contribution de ces troupes auxiliaires germaniques demeure largement oubliée du grand public. Pourtant, elles ont participé directement à la défense de la ville, ont partagé le quotidien des civils, et ont parfois laissé une empreinte dans le tissu social québécois.
L’histoire militaire de Québec est donc plus complexe et plus cosmopolite qu’on ne l’imagine : elle n’est pas faite que d’union jacks et de redcoats, mais aussi de mitres dorées, d’ordres criés en allemand, et de bottes prussiennes foulant les rues de la Haute-Ville.



