Lorsque Notre-Dame de Paris s’est embrasée le 15 avril 2019, les images de la cathédrale en flammes ont bouleversé la planète. Pendant des années, la France s’est engagée dans un chantier colossal afin de restaurer l’un des monuments les plus emblématiques de son histoire. La promesse était alors claire : redonner à Notre-Dame son apparence historique, en respectant autant que possible l’œuvre léguée par les générations précédentes.
Or, alors que cette restauration touche à sa fin, une nouvelle controverse secoue la France. Cette fois, il n’est plus question de réparer des éléments détruits par l’incendie, mais bien d’en retirer volontairement certains qui ont survécu aux flammes.
À la demande du président Emmanuel Macron, six vitraux réalisés au XIXe siècle sous la direction de l’architecte Eugène Viollet-le-Duc doivent être remplacés par de nouvelles œuvres contemporaines créées par l’artiste Claire Tabouret. Les vitraux actuels n’ont pourtant pas été endommagés par l’incendie. Ils ont même déjà été nettoyés et restaurés.
Cette décision a provoqué une vive opposition parmi les spécialistes du patrimoine, plusieurs associations de sauvegarde des monuments historiques et une partie importante de l’opinion publique française.
Selon la journaliste Olivia Dufour, dans Actu-Juridique, les associations Sites et Monuments et SOS Paris ont multiplié les recours devant le tribunal administratif afin d’empêcher le remplacement des verrières. Leur argument est simple : rien ne justifie la dépose d’œuvres historiques intactes qui font partie intégrante d’un monument classé.
L’origine du projet remonte à décembre 2023. En visitant le chantier de reconstruction de Notre-Dame, Emmanuel Macron avait annoncé son intention d’inscrire une « marque du XXIe siècle » dans la cathédrale grâce à de nouveaux vitraux figuratifs consacrés au thème de la Pentecôte. Après un concours réunissant plus d’une centaine de candidatures, la commande a été confiée à l’artiste française Claire Tabouret, aujourd’hui installée à Los Angeles.
Pour les défenseurs du projet, il s’agit d’ajouter une nouvelle page à l’histoire d’un édifice qui a toujours évolué au fil des siècles. Les nouvelles verrières ne représenteraient qu’environ 121 mètres carrés sur les quelque 2 050 mètres carrés de vitraux de la cathédrale. L’administration affirme également qu’elles respecteront les équilibres de lumière et les couleurs de l’édifice, de sorte que leur intégration demeurera harmonieuse.
Ces arguments sont loin de convaincre les défenseurs du patrimoine.
Les vitraux concernés ne sont pas des ajouts secondaires. Ils font partie du vaste programme de restauration mené entre 1844 et 1864 par Eugène Viollet-le-Duc, l’architecte auquel la France doit notamment la célèbre flèche de Notre-Dame, reconstruite à l’identique après l’incendie de 2019. Les verrières des chapelles du bas-côté sud ont été conçues comme un ensemble cohérent avec l’architecture et la décoration intérieure de la cathédrale.
Les opposants jugent donc paradoxal que l’on ait choisi de reconstruire fidèlement la flèche de Viollet-le-Duc tout en retirant certaines de ses créations pourtant parfaitement conservées.
Selon Actu-Juridique, la Commission nationale du patrimoine et de l’architecture (CNPA) a d’ailleurs rejeté à l’unanimité le projet dès juillet 2024. La commission estimait que les vitraux historiques devaient demeurer en place et proposait plutôt d’installer les créations contemporaines dans d’autres parties de la cathédrale, notamment les baies encore dépourvues de vitraux dans les beffrois.
Comme le souligne également RCF, cette solution permettrait d’ajouter une contribution artistique contemporaine sans supprimer une œuvre historique existante.
Malgré cet avis, la ministre de la Culture, Rachida Dati, a autorisé le projet. L’avis de la Commission nationale n’étant que consultatif, le gouvernement n’était pas juridiquement tenu de le suivre.
Les recours judiciaires se sont alors multipliés.
Selon Actu-Juridique, les associations Sites et Monuments et SOS Paris soutiennent que le projet contrevient aux grands principes internationaux de conservation du patrimoine, notamment à la Charte de Venise de 1964.
Ce texte, considéré comme l’un des fondements de la restauration des monuments historiques, prévoit notamment que les éléments de décoration faisant partie intégrante d’un monument ne peuvent être retirés que lorsque cette mesure est indispensable à leur conservation. Il rappelle également que chaque période historique ayant contribué à un monument mérite d’être respectée et qu’une restauration ne doit pas chercher à effacer les apports des époques précédentes.
Les défenseurs du projet répliquent toutefois que cette charte ne possède pas de valeur contraignante en droit français et que Notre-Dame demeure une cathédrale vivante appelée à continuer d’évoluer.
Cette interprétation ne convainc guère les spécialistes du patrimoine.
Dans une entrevue accordée à RCF, Julien Lacaze, président de l’association Sites et Monuments, rappelle que les vitraux bénéficient du même statut patrimonial que l’ensemble de la cathédrale. Selon lui, rien n’empêche de commander des œuvres contemporaines, mais celles-ci devraient être installées dans des espaces libres plutôt qu’à la place d’œuvres historiques intactes.
Cette position est largement partagée dans les milieux patrimoniaux français.
Selon Actu-Juridique, outre la Commission nationale du patrimoine et de l’architecture, la Direction régionale des affaires culturelles d’Île-de-France, l’Inspection générale du patrimoine et plusieurs membres de l’Académie des beaux-arts ont également exprimé leurs réserves à l’égard du projet.
L’affaire a rapidement dépassé le cercle des spécialistes.
Une pétition réclamant le maintien des vitraux historiques a recueilli plusieurs centaines de milliers de signatures. Selon RCF, elle dépassait déjà les 335 000 appuis au printemps dernier, tandis que d’autres campagnes citoyennes continuent d’alimenter la mobilisation.
Au-delà de la question artistique, plusieurs observateurs y voient un débat de fond sur la manière dont les sociétés contemporaines doivent traiter leur héritage historique.
Les partisans du remplacement soutiennent que chaque génération peut légitimement laisser sa trace dans les grands monuments nationaux et que Notre-Dame ne saurait être figée pour l’éternité.
Les opposants répondent qu’il existe une différence fondamentale entre enrichir un monument et remplacer des éléments historiques qui ont traversé les siècles sans avoir été détruits.
Personne ou presque ne conteste que l’art contemporain puisse trouver sa place dans un édifice ancien. La question est plutôt de savoir si cette place doit être créée en supprimant des œuvres patrimoniales qui faisaient déjà partie de l’histoire du monument.
Notre-Dame de Paris n’est pas seulement un symbole religieux ou national. Elle constitue l’un des monuments historiques les plus célèbres au monde et un modèle de référence pour la conservation du patrimoine. Les décisions prises à son sujet dépassent donc largement les frontières françaises.
C’est précisément ce qui explique l’ampleur de la controverse. Pour de nombreux défenseurs du patrimoine, ce n’est pas uniquement l’avenir de six vitraux qui est en jeu, mais le principe même selon lequel un monument historique doit être transmis aux générations futures dans le respect de l’héritage qu’il a reçu, plutôt que remodelé au gré des ambitions ou des sensibilités de chaque époque.



