Deux milliards pour loger les migrants : Ottawa dépense sans compter en pleine crise du logement

Alors que des centaines de milliers de Canadiens peinent à se loger, Ottawa a déboursé plus de 2 milliards de dollars depuis 2017 pour loger temporairement des demandeurs d’asile – dont plus de 1,1 milliard uniquement pour des chambres d’hôtels, révèle un reportage approfondi de Marie Woolf publié dans The Globe and Mail le 23 juillet 2025. À cela s’ajoutent 1,5 milliard de transferts aux provinces et aux municipalités, soit une facture colossale pour un système d’accueil qui, de l’avis même de ses concepteurs, n’est « pas viable à long terme ».

Hôtels de luxe pour crise migratoire

Ce système de logement temporaire s’est notamment matérialisé par la location de chambres d’hôtels dans tout le pays, une mesure présentée comme « exceptionnelle » en 2017, mais qui s’est progressivement transformée en pratique courante. Au plus fort du programme, en 2023, le gouvernement fédéral louait 46 hôtels, d’un océan à l’autre, pour y loger plus de 7 000 demandeurs d’asile, avec un coût moyen de 205 $ par nuit, incluant repas, sécurité et services connexes.

À Niagara Falls seulement, le gouvernement a dépensé 115 millions de dollars entre février 2023 et février 2024 pour héberger près de 5 000 demandeurs d’asile, selon un reportage de Touria Izri pour Global News publié le 26 mars 2024. Les données ont été divulguées en réponse à une question officielle du député conservateur Tony Baldinelli. La durée moyenne de séjour était de 113 jours et le coût par personne s’élevait à 208 $ par jour – bien au-delà de ce qu’un citoyen canadien en difficulté pourrait espérer recevoir.

Une facture partagée… mais déséquilibrée

Bien que le gouvernement Trudeau soutienne que la responsabilité du logement des migrants relève d’abord des provinces et municipalités, Ottawa a mis en place en 2019 le Programme d’aide temporaire au logement (IHAP), qui a redistribué 1,5 milliard de dollars depuis sa création. Marc Miller, ministre de l’Immigration, a récemment annoncé une prolongation du programme jusqu’en 2027, avec 1,1 milliard additionnel prévu dans le budget 2024.

Mais ce soutien reste insuffisant aux yeux des gouvernements locaux, en particulier au Québec. Dans un article publié le 20 février 2024 par Holly Cabrera pour CBC News, la ministre québécoise de l’Immigration Christine Fréchette a réclamé 1 milliard de dollars à Ottawa, affirmant que la province avait dépensé 576,9 millions $ en 2023 seulement pour les services sociaux offerts aux demandeurs d’asile, en plus des 470 millions $ des deux années précédentes.

Des tensions croissantes au Québec

Avec 55 % des demandeurs d’asile actuellement hébergés au Canada résidant au Québec – soit plus de 160 000 personnes –, la province est en première ligne d’une crise qui dépasse largement la simple gestion de l’hébergement. Le ministre de l’Éducation Bernard Drainville a prévenu que le réseau scolaire québécois approchait du « point de rupture ». Selon lui, il faudrait ouvrir trois à quatre nouvelles écoles primaires d’ici la fin de l’année scolaire simplement pour accueillir les enfants demandeurs d’asile à Montréal.

L’afflux pèse également sur les prestations sociales. Le nombre de demandeurs d’aide sociale est passé de 27 099 en octobre 2022 à 43 174 en octobre 2023, selon les données du ministère du Travail. Malgré une aide fédérale de 100 millions reçue en début d’année, Québec juge cette somme « clairement insuffisante ».

Perte de confiance et perception d’injustice

Pour la critique conservatrice en matière d’immigration Michelle Rempel Garner, citée par Marie Woolf dans The Globe and Mail, ce type de dépenses entretient « un sentiment justifié d’injustice » chez les Canadiens. Alors que des familles vivent dans des abris d’urgence ou dorment dans leur voiture, les demandeurs d’asile se voient offrir l’hôtellerie trois étoiles. Même l’opposition néo-démocrate, par la voix de Jenny Kwan, admet que cette approche n’a « aucun sens économique » et doit être remplacée par une stratégie plus durable.

Le gouvernement Trudeau reconnaît lui-même que la politique actuelle est une solution de fortune devenue permanente. Marc Miller a déclaré en janvier dernier que « ce système doit être réformé », le qualifiant de mesure temporaire devenue inefficace face aux flux migratoires « historiques ». Pourtant, malgré les annonces de réforme, le programme continue de s’étendre. La construction d’un centre d’accueil à 22 millions $ à Mississauga, financée par l’IHAP, en témoigne.

Les appels du Québec à mieux répartir les demandeurs d’asile dans le reste du pays sont jusqu’ici restés lettre morte. La province souligne que les quatre provinces de l’Atlantique n’ont reçu que 380 demandeurs en 2023, contre plus de 65 000 pour le seul Québec. Face à cette disparité, la ministre Fréchette a réclamé des quotas plus équitables et un resserrement des politiques de visas, affirmant que l’actuel laissez-faire fédéral profitait à des réseaux criminels exploitant les failles du système canadien.

Une bombe budgétaire ignorée

Malgré les discours sur la responsabilité partagée et l’accueil humanitaire, les coûts réels de cette politique migratoire dépassent les seuils acceptables pour plusieurs gouvernements provinciaux – et une majorité de Canadiens, pour qui cette générosité institutionnelle contraste cruellement avec la précarité vécue dans leur propre pays. Dans un contexte de crise du logement, de pénurie de places en garderie, d’effondrement du système de santé et d’appauvrissement généralisé, les milliards versés sans reddition de compte à l’industrie hôtelière – parfois dans des villes touristiques comme Niagara Falls – apparaissent comme une gifle.

Ottawa, en voulant préserver sa posture morale à l’international, semble avoir oublié l’équilibre interne de sa propre société. Et pendant que le gouvernement fédéral subventionne à prix d’or des chambres climatisées pour des migrants venus du monde entier, des aînés, des familles, des étudiants et des itinérants canadiens continuent de dormir dehors.

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