Dissonance cognitive : c’est l’immigration massive qui a changé le Québec chéri par Kim Thúy

L’écrivaine Kim Thúy a récemment déclaré vivre une « peine d’amour » envers le Québec, au point de songer à quitter la province parce qu’elle ne reconnaîtrait plus la société qui l’a accueillie en 1978. Dans une entrevue à Radio-Canada avec Claudine Bourbonnais et Louis-Philippe Ouimet, elle a dénoncé un climat où, selon elle, l’immigration est injustement perçue comme une menace. Rima Elkouri, dans La Presse, a encensé ce cri du cœur, parlant d’un geste courageux et d’un regard humaniste. Mais à y regarder de près, Kim Thúy évite la réalité : le Québec d’aujourd’hui n’est plus celui des années 1980, 1990 ou 2000. Les seuils migratoires ont explosé à partir du milieu des années 2010, et ce sont ces rythmes sans précédent qui alimentent les tensions sociales, pas des « peurs fabriquées ».

Une mémoire sélective de l’accueil

Il est indéniable que Kim Thúy a bénéficié d’un accueil chaleureux en 1978, lorsqu’elle est arrivée à Granby avec sa famille réfugiée du Vietnam. L’élan de solidarité qui a accompagné les « boat people » demeure un moment marquant de l’histoire québécoise. Elkouri insiste d’ailleurs sur cette mémoire collective, affirmant que Thúy aime toujours le Québec, justement parce qu’il l’a aimée dès le premier jour.

Mais il faut constater que le Québec de 1978 n’est pas celui de 2025. À l’époque, la province était encore largement homogène, les flux migratoires étaient limités et relativement concentrés. La réussite de cette intégration s’explique aussi par ce contexte : une société capable d’accueillir avec attention un nombre restreint de réfugiés, sans se heurter aux tensions contemporaines liées à la massification de l’immigration.

Lorsque Thúy oppose ce passé idéalisé à un présent plus rugueux, elle occulte le fait que ce sont les rythmes actuels — beaucoup plus intenses — qui créent des frictions sociales et culturelles. Comme le souligne Richard Martineau dans Le Journal de Montréal, critiquer les impacts de l’immigration massive n’équivaut pas à s’en prendre aux individus. On peut questionner une politique sans insulter ceux qui en sont les bénéficiaires.

La Babylone contemporaine

Montréal d’aujourd’hui n’est plus Granby de 1978. Les tensions autour du logement, de l’insécurité ou de la langue ne sont pas de simples « perceptions », mais des réalités quotidiennes. Mathieu Bock-Côté rappelle à juste titre que partout en Occident, des débats similaires secouent les sociétés — de la France à l’Allemagne, en passant par l’Italie ou le Danemark. Le Québec n’est pas une exception hostile : il est traversé par les mêmes questionnements que les autres nations occidentales.

En ce sens, l’argument de Thúy selon lequel les « peurs » seraient construites artificiellement par les discours politiques est insuffisant. Les peurs ne naissent pas du vide : elles sont la conséquence d’un vivre-ensemble devenu difficile à force d’additionner les identités sans cadre ni limite. C’est en important le monde entier que nous avons bâti cette Babylone de malentendus et de méfiance.

La littérature face au réel

Rima Elkouri défend l’idée que les écrivains, à l’image de Kim Thúy ou de Dany Laferrière, seraient des phares humanistes capables de dépasser les analyses froides des « polémistes ». Mais il faut reconnaître que l’émotion brute, aussi sincère soit-elle, n’offre pas toujours une grille d’analyse constructive des problèmes sociaux. Thúy a beau avoir étudié le droit avant de se consacrer à la littérature, ses propos témoignent d’une distance certaine face aux réalités contemporaines de l’intégration.

Martineau résume bien cette tension : une écrivaine devrait être capable de distinguer une critique de politiques migratoires d’une attaque personnelle contre les immigrants. Or, dans ses déclarations, Thúy amalgame ces deux niveaux, comme si questionner les seuils d’immigration revenait automatiquement à renier son propre parcours.

Une peine d’amour… mais pour quel Québec?

Le paradoxe de Kim Thúy est qu’elle dit aimer profondément le Québec, mais souhaite plus d’immigration encore, ce qui transformerait irréversiblement ce Québec qu’elle chérit. Son appel à l’ouverture illimitée est en réalité une demande de disparition du Québec qu’elle a connu et aimé.

Ce cri du cœur, relayé avec chaleur par La Presse, reste donc en porte-à-faux avec les défis actuels. Les Québécois ne sont pas devenus subitement méchants ou xénophobes. Ils réagissent à des pressions démographiques, sociales et culturelles inédites. Et plutôt que de condamner leur inquiétude, il faudrait peut-être la comprendre.

L’émotion de Kim Thúy mérite d’être entendue, mais elle ne peut à elle seule tenir lieu d’analyse politique. Son témoignage relève davantage du ressenti personnel que d’une lecture lucide des enjeux contemporains. Comme le souligne Bock-Côté, le Québec demeure une société accueillante, mais il n’a aucun intérêt à sacrifier son équilibre pour satisfaire un idéal littéraire de diversité infinie.

La peine d’amour de Kim Thúy touche par sa sincérité. Mais l’amour véritable du Québec passe aussi par la lucidité : protéger ce qui reste de son identité, au lieu de céder à la tentation d’une ouverture sans fin qui finirait par diluer ce qu’elle dit aimer.

Facebook
Twitter
LinkedIn
Reddit
Email

Les nouvelles à ne pas manquer cette semaine