Dans une chronique publiée le 16 février 2026 dans le National Post, la commentatrice Jamie Sarkonak soutient que les politiques de diversité, équité et inclusion (DEI) dans les universités canadiennes peuvent être renversées — et que l’exemple récent de l’University of Alberta en constitue la preuve. Selon elle, il n’aura suffi que d’un signal politique clair de la première ministre albertaine pour provoquer un début de recul institutionnel.
Un changement « impensable » il y a quelques années
Sarkonak souligne qu’au 26 janvier dernier, l’Université de l’Alberta a entamé un processus visant à retirer — du moins dans sa formulation — les références explicites au DEI de sa politique d’embauche. L’auteure précise que l’identité demeure au cœur de l’ethos institutionnel, mais elle considère néanmoins cette initiative comme « un pas dans la bonne direction », ajoutant qu’un tel changement aurait été « impensable en 2021 ».
À ses yeux, cet épisode démontre que les structures idéologiques qu’elle qualifie de « progressistes » ne sont pas inébranlables. « Déloger ces retranchements est plus facile qu’on ne le pense », écrit-elle, à condition que les gouvernements aient le courage d’utiliser à la fois incitations et sanctions.
L’effet d’un simple signal politique
Au cœur de son analyse se trouve la lettre de mandat envoyée en septembre par la première ministre albertaine Danielle Smith à ses ministres. Le ministre de la Justice, Mickey Amery, y recevait pour instruction de « revoir et réformer les pratiques d’embauche dans les institutions publiques de l’Alberta afin qu’elles soient fondées uniquement sur le mérite, la compétence et l’égalité de toutes les personnes, plutôt que sur l’idéologie DEI ».
Aucune loi n’a encore été adoptée, rappelle Sarkonak. Toutefois, elle estime que cette « salve d’avertissement » a résonné fortement au sein de l’administration universitaire. L’Université avait déjà tenté, au début de 2025, de se distancer du vocabulaire DEI en le rebaptisant « access, community and belonging », mais selon la chroniqueuse, les politiques discriminatoires demeuraient en vigueur, notamment dans le cadre du programme fédéral des Chaires de recherche du Canada.
Des pratiques toujours controversées
Sarkonak énumère plusieurs exemples qu’elle considère comme la preuve d’un maintien de l’idéologie DEI à l’Université de l’Alberta. Elle mentionne des concours d’emploi restreints à certains groupes — notamment un poste en kinésiologie réservé à un membre autochtone — ainsi qu’une offre en psychologie du counselling indiquant une préférence pour des candidats ayant travaillé auprès de « communautés privées d’équité ».
Elle cite également l’existence d’un « anti-racism lab » dont la mission serait de développer des politiques « décoloniales et antiracistes », qu’elle décrit comme un avant-poste militant conférant une légitimité académique à des travaux qu’elle juge peu sérieux.
Plus largement, elle critique la politique actuelle de recrutement, qui stipule que chaque concours doit être envisagé comme un moyen de faire progresser le DEI. Selon elle, cela influence la composition des comités de sélection, le processus de présélection et même les décisions finales.
Elle relève notamment qu’en cas d’égalité entre deux candidats jugés similaires, la décision finale « favorisera la sélection de personnes historiquement sous-représentées à l’Université ». Pour Sarkonak, cette règle constitue une forme explicite de discrimination systémique.
Une perte de confiance du public?
Pour appuyer son propos, Sarkonak cite une étude publiée en décembre par Brad Epperly et Geoffrey Sigalet du Macdonald-Laurier Institute. Selon cette recherche, l’exposition du public aux pratiques d’embauche fondées sur des critères démographiques réduirait la confiance populaire envers la recherche universitaire.
Les auteurs affirment que lorsqu’ils sont informés de ces pratiques, les Canadiens basculent majoritairement vers une opposition ou une neutralité face aux politiques de diversité, même lorsqu’ils étaient initialement favorables.
Un recul stratégique?
Lors d’une réunion du conseil général des facultés le mois dernier, l’administration universitaire aurait annoncé son intention de retirer la règle du « bris d’égalité » fondée sur la sous-représentation. Fait notable, le président de l’association étudiante, Pedro Almeida, aurait appuyé cette modification — non pas par opposition de principe au DEI, mais par crainte d’éventuelles compressions budgétaires provinciales.
Sarkonak interprète cet appui comme un signe que l’université chercherait avant tout à protéger son financement et sa réputation publique, tout en poursuivant ses objectifs d’équité sous d’autres formes plus discrètes.
Elle souligne que le projet de nouvelle politique insiste encore sur la nécessité d’élargir « le bassin le plus large possible de candidats qualifiés » et de garantir un environnement « sans barrières », des formulations qu’elle estime susceptibles de servir de vecteur à des mandats implicites de diversité.
Les enjeux fédéraux et les leviers provinciaux
La chroniqueuse rappelle également que les universités canadiennes sont assujetties à la Loi fédérale sur l’équité en matière d’emploi, ce qui pourrait, selon elle, maintenir certaines pratiques discriminatoires tant que des sanctions concrètes ne sont pas imposées.
Elle note que le gouvernement albertais dispose d’outils législatifs pour bloquer des fonds fédéraux à destination d’entités provinciales — un pouvoir adopté l’an dernier mais qui, selon elle, n’a pas été utilisé.
Une bataille loin d’être terminée
Sarkonak appelle à la prudence avant de célébrer une victoire. Le projet de politique révisée doit encore être étudié en mars par un comité du conseil des gouverneurs de l’Université, puis approuvé formellement.
Néanmoins, elle conclut que l’exemple albertais démontre qu’une simple menace crédible de conséquences peut provoquer des ajustements rapides dans les institutions publiques. « Les conservateurs », écrit-elle, « tombent souvent dans le piège du découragement », alors que des changements substantiels seraient possibles avec une volonté politique affirmée.
Publié dans le National Post, cet éditorial s’inscrit dans un débat plus large sur la place des politiques de diversité dans les universités canadiennes et sur les rapports de force entre gouvernements provinciaux, Ottawa et établissements d’enseignement supérieur.



