Depuis la fin de la Guerre froide, la question du financement de la défense revient périodiquement hanter la politique canadienne. À chaque crise internationale, à chaque rappel à l’ordre des alliés, Ottawa promet de « faire sa part », sans jamais réellement transformer ces engagements en résultats tangibles. L’échéance du 31 décembre 2025, que le gouvernement Carney avait lui-même érigée en jalon historique pour atteindre enfin la cible de 2 % du PIB exigée par l’OTAN, devait marquer une rupture. Elle semble plutôt confirmer une continuité : celle des promesses solennelles suivies d’un silence embarrassé.
Une promesse claire, un calendrier précis
Comme le rapporte Western Standard, le premier ministre Mark Carney avait affirmé sans ambiguïté, le 9 juin 2025, que le Canada atteindrait le seuil de 2 % du PIB consacré à la défense avant la fin de l’année. Il présentait cet objectif non comme une option politique, mais comme un devoir fondamental de l’État.
« Aspiration without effort is just empty rhetoric » (Des aspirations sans efforts ne sont que de la réthorique vide), déclarait-il alors, insistant sur le fait que le Canada respecterait enfin ses obligations envers l’OTAN, et ce « une demi-décennie plus tôt que prévu ».
Ces propos visaient autant les alliés européens que les États-Unis, alors dirigés par Donald Trump, qui n’ont jamais caché leur irritation face au sous-financement chronique des forces armées canadiennes.
Le silence du ministère de la Défense
Or, une fois la date butoir du 31 décembre passée, le constat est troublant. Selon Blacklock’s Reporter, cité par le Western Standard, le ministère de la Défense nationale a refusé de confirmer si la cible avait été atteinte et s’est abstenu de publier ses propres estimations internes.
Des demandes d’accès à l’information visant à obtenir ces chiffres ont été rejetées, sans justification publique détaillée. Plus encore, le ministère n’a offert aucune explication quant au non-respect du calendrier annoncé par le premier ministre. Ce mutisme institutionnel contraste fortement avec la certitude affichée quelques mois plus tôt.
Des chiffres parlementaires qui racontent une autre histoire
Les données disponibles au Parlement dressent un portrait nettement moins flatteur. Toujours selon Blacklock’s Reporter, les crédits votés avant l’ajournement des travaux parlementaires, le 11 décembre, laissaient apparaître un manque à gagner d’environ 9,4 milliards de dollars pour atteindre le seuil des 2 %.
Devant le Comité sénatorial des finances, le 25 novembre, le directeur parlementaire du budget par intérim, Jason Jacques, reconnaissait déjà que l’objectif serait difficile à atteindre dans les délais.
« It’s going to be close » (Ça va être serré.), avait-il sobrement admis, une formule prudente qui prend aujourd’hui des allures de mise en garde ignorée.
Un ministre absent, des questions sans réponse
Malgré les relances répétées des médias, le bureau du ministre de la Défense, David McGuinty, n’a publié aucune déclaration officielle confirmant l’atteinte – ou non – de la cible de l’OTAN, ni expliqué pourquoi le gouvernement n’a pas rendu de comptes publiquement.
Ce silence nourrit l’impression d’un recul politique discret, mais réel, sur un engagement pourtant présenté comme structurant pour la crédibilité internationale du pays.
Le pari risqué de la croissance économique
Mark Carney avait pourtant tenté de désamorcer d’avance les critiques, rejetant l’idée qu’une hausse substantielle des dépenses militaires impliquerait des sacrifices ailleurs dans l’État. Selon lui, la croissance économique devait suffire à absorber l’effort.
« We’re not at a trade-off. We will grow this economy » (Nous ne sommes pas forcés aux compromis ; nous ferons croître cette économie), affirmait-il, ajoutant que le véritable fardeau avait déjà été assumé par les membres des Forces armées canadiennes eux-mêmes.
Or, cette logique repose sur une hypothèse optimiste : celle d’une croissance suffisamment robuste et immédiate pour financer un rattrapage militaire majeur sans arbitrages budgétaires douloureux.
L’horizon irréaliste du 5 %
À cette incertitude s’ajoute une promesse encore plus ambitieuse. Le Cabinet a évoqué un objectif de 5 % du PIB en dépenses de défense d’ici 2030.
Jason Jacques a toutefois indiqué aux sénateurs qu’aucun plan crédible ne permettait d’envisager une telle trajectoire. Cette absence de feuille de route renforce le scepticisme quant à la capacité réelle du gouvernement à transformer ses ambitions stratégiques en politiques budgétaires cohérentes.
Une crédibilité érodée auprès des alliés
Pour les partenaires de l’OTAN, qui reprochent depuis des années au Canada de se reposer sur le parapluie sécuritaire américain, l’épisode risque de confirmer une impression tenace : Ottawa excelle dans l’art du discours, mais peine à livrer les résultats.
Comme le souligne Western Standard News Services, le dépassement silencieux de l’échéance du 31 décembre, sans bilan public ni explication officielle, risque de peser lourdement sur la crédibilité canadienne au moment même où les tensions géopolitiques exigent clarté, constance et fiabilité.



