Le travail conjoint des journalistes Stevan Dojcinovic, Nathan Jaccard, Dragana Peco, Brian Fitzpatrick et Kevin G. Hall met en lumière une affaire explosive qui secoue l’Équateur et résonne jusque dans les Balkans. Les auteurs expliquent qu’un ensemble de documents judiciaires croates et serbes, ainsi que des échanges chiffrés attribués à des trafiquants, laissent entendre que des conteneurs appartenant à Noboa Trading Co., entreprise liée à la famille du président équatorien Daniel Noboa, auraient été utilisés pour expédier de la cocaïne dissimulée dans des cargaisons de bananes vers l’Europe. Une révélation d’autant plus sensible que le président Noboa s’est présenté comme le champion d’une lutte totale contre les cartels.
Selon les journalistes, des conversations interceptées sur la plateforme cryptée Sky ECC montrent des trafiquants balkaniques se vantant en février 2021 de disposer de droits exclusifs pour charger de la cocaïne dans les conteneurs de Noboa Trading. Ces messages, où les interlocuteurs ne sont identifiés que par des codes PIN anonymisés, ont intrigué les procureurs croates. L’équipe d’enquête a pu ensuite rapprocher les dates, les numéros de conteneurs et les navires cités des expéditions réelles de la société équatorienne.
Au cœur de l’affaire, un homme attire l’attention : Nikola Đorđević, identifié grâce à un acte d’accusation serbe que les journalistes ont obtenu. Les procureurs serbes le décrivent comme un acteur du crime organisé, déjà recherché dans une autre affaire de trafic de cocaïne. Malgré un mandat international émis en 2023, il demeure introuvable. Les documents suggèrent qu’il aurait participé à la logistique du chargement de la drogue directement depuis l’Équateur.
L’Équateur est devenu en quelques années une plaque tournante de la cocaïne destinée à l’Europe, jusqu’à fournir, selon le Défenseur du peuple équatorien cité dans l’enquête, jusqu’à 70 % de la drogue consommée sur le continent. Pour Daniel Noboa, jeune président qui a bâti sa campagne sur la lutte contre les narcoterroristes, l’affaire tombe au pire moment. Les auteurs soulignent que des critiques, dont l’opposante Luisa González, l’ont interpellé durant la dernière campagne sur les saisies antérieures découvertes dans des conteneurs de Noboa Trading. Noboa a répliqué que l’entreprise avait toujours coopéré avec les autorités et qu’aucun employé n’avait été reconnu coupable.
L’enquête précise toutefois que les conteneurs incriminés ont bien existé. Les reporters mentionnent par exemple le cas du conteneur MEDU9747725, d’où auraient été retirés 430 kilos de cocaïne. Les documents de transport montrent que Noboa Trading l’a expédié depuis Guayaquil à la date exacte évoquée dans le chat crypté. Trois cargaisons ont ainsi été examinées, toutes envoyées en 2020 et 2021 à bord du navire MSC Mirella avant d’être redistribuées en direction des Balkans. Au total, les autorités croates affirment avoir saisi 535 kilos de cocaïne, une valeur estimée à au moins 26 millions d’euros.
D’après le matériel judiciaire croate, un autre réseau, dirigé par le criminel présumé Petar Ćosić, se chargeait de récupérer la drogue une fois les conteneurs arrivés au port croate de Ploče. Ćosić fait actuellement face à des accusations pour meurtre aggravé et trafic de cocaïne. D’autres éléments relient ces réseaux à un baron monténégrin de premier plan, Darko Šarić, déjà condamné pour trafic de cocaïne et actuellement poursuivi en Serbie pour organisation criminelle et blanchiment d’argent. Son avocat dément toute implication et affirme qu’aucun dispositif de communication illicite n’a jamais été trouvé en prison.
Les auteurs indiquent que rien ne prouve que les dirigeants de Noboa Trading aient participé à un trafic. Toutefois, l’experte en crime organisé Anna Sergi souligne que les informations recueillies révèlent probablement des failles structurelles dans le système portuaire équatorien : sous-traitants difficiles à surveiller, pratiques informelles, contrôles laxistes. Selon elle, l’existence d’un accès privilégié aux conteneurs nécessiterait l’implication de personnes ayant une main réelle sur le processus d’emballage et de départ des cargaisons.
La dimension politique est indissociable de cette affaire. Daniel Noboa, avant de se lancer en politique, a travaillé au sein du conglomérat familial. L’enquête rappelle qu’il en fut même l’un des directeurs les plus jeunes en matière de transport maritime. Le géant familial, dirigé essentiellement par Alvaro Noboa, son père, possède un réseau étendu de filiales agricoles et logistiques à travers l’Amérique et les Caraïbes. Les documents de la pandora Papers confirment qu’en 2015, Alvaro Noboa avait transféré certaines parts d’une société panaméenne liée au groupe, Lanfranco Holding, à ses fils Daniel et Juan Sebastian.
Ce monde corporatif complexe inclut aussi Inmobiliaria Zeus S.A., autre actionnaire clé de Noboa Trading et dont les propriétaires se perdent dans un enchevêtrement de sociétés offshores, notamment aux Bahamas et au Panama. Plusieurs membres de la famille Noboa y apparaissaient encore parmi les actionnaires en 2021.
Le contexte mondial du trafic de cocaïne amplifie enfin la portée de ces révélations. Les journalistes citent d’anciens agents antidrogue qui décrivent les cargaisons de bananes comme une cible idéale : volumes énormes, inspections difficiles, ports saturés. Entre 2014 et 2024, Noboa Trading et ses marques associées auraient exporté pour 190 millions de dollars de bananes vers la Croatie. Plus une entreprise expédie de conteneurs vers l’Europe, plus ses cargaisons deviennent susceptibles d’être contaminées, volontairement ou non.
L’industrie du transport maritime tente néanmoins de se moderniser. La société MSC, propriétaire de plusieurs navires impliqués dans les trajets étudiés, explicite avoir renforcé ses contrôles, notamment grâce à l’automatisation et à la collaboration avec les autorités douanières.
L’enquête du Bureau de journalisme d’investigation de l’Université de Toronto, appuyée par l’OCCRP et KRIK, révèle ainsi les coulisses d’un système criminel segmenté, efficace et profondément internationalisé. Elle montre aussi comment les réseaux de narcotrafic peuvent infiltrer des chaînes logistiques quotidiennes, dans un contexte où les frontières entre produits légitimes et cargaisons mortelles deviennent étonnamment poreuses. Pour un président qui promettait une guerre sans merci aux cartels, la proximité involontaire de son nom avec ce système représente un défi politique majeur et un test de crédibilité dont les répercussions ne font sans doute que commencer.



