La crise ouverte qui secoue la société d’État CBC/Radio-Canada prend un nouveau tournant explosif. Le journaliste Adrian Humphreys, du National Post, a obtenu un enregistrement audio exclusif d’une réunion disciplinaire interne à CBC, tenue en avril 2024, entre l’animateur vedette Travis Dhanraj et des cadres du diffuseur public. L’échange, tendu, jette une lumière crue sur le contrôle exercé par l’institution sur ses journalistes, en contradiction flagrante avec sa mission officielle d’indépendance et de transparence.
L’affaire Dhanraj, déjà hautement médiatisée depuis sa démission fracassante début juillet, prend ainsi une dimension encore plus inquiétante. Dans ses lettres publiques, l’ancien animateur de Canada Tonight dénonçait une culture de « diversité de façade », une couverture politique biaisée, et une érosion de l’indépendance éditoriale au sein de CBC. Il évoquait un système de représailles contre les voix dissonantes, de favoritisme idéologique et de marginalisation des journalistes souhaitant donner la parole à des points de vue conservateurs. Or, l’enregistrement révélé par Humphreys confirme, mot pour mot, ce qu’il dénonçait.
Une punition pour avoir voulu interroger la présidente
Au cœur de l’entretien disciplinaire : un simple message publié par Dhanraj sur X (ex-Twitter), le 19 avril 2024, dans lequel il déplorait le refus de la présidente de CBC, Catherine Tait, de participer à son émission pour discuter des nouvelles orientations budgétaires de la société. Une demande pourtant légitime, dans un contexte de financement public, que la direction a interprétée comme une faute professionnelle.
Dans l’enregistrement, la directrice principale Andree Lau soutient qu’un employé syndiqué qui critique son employeur sur les réseaux sociaux viole potentiellement les standards de « conflit d’intérêts » de la CBC. Dhanraj, interloqué, rétorque que son tweet ne contenait aucune information confidentielle et visait uniquement à souligner un refus d’entrevue. Il insiste sur la confusion manifeste entre la mission journalistique de CBC et les intérêts corporatistes de sa direction. « Je trouve problématique que cette réunion discute des intérêts de la corporation, pas de journalisme », déclare-t-il.
Lau insiste malgré tout sur une prétendue « atteinte à l’intégrité » et une « impartialité perçue », car Dhanraj — étant employé de CBC — aurait un « intérêt personnel » dans le sujet. L’argument, pour le moins circulaire, laisse entendre qu’un journaliste CBC ne pourrait jamais critiquer CBC, sous peine de sanctions.
Une machine à se protéger, pas à informer
Le plus troublant, selon l’avocate de Dhanraj, Kathryn Marshall, est ce que cet enregistrement révèle sur la culture interne du diffuseur public. Elle dénonce un processus d’intimidation visant à dissuader les journalistes de remettre en question leurs supérieurs ou la ligne éditoriale imposée. « On a essayé de faire taire Travis pour avoir simplement fait son travail », déclare-t-elle au National Post. « Cette rencontre visait à lui faire peur, à lui faire comprendre qu’il n’avait pas le droit de critiquer l’institution, même dans le cadre de sa mission journalistique. »
Marshall ajoute que CBC continue, à ce jour, de considérer Dhanraj comme un employé — bien qu’il ait clairement annoncé sa démission — et poursuit le paiement de son salaire. Une manière, selon elle, de le garder sous contrôle administratif, empêchant toute rupture officielle qui renforcerait ses recours juridiques. Dhanraj a d’ailleurs intenté une poursuite en matière de droits de la personne contre son ancien employeur.
Un modèle centralisé sous le feu de la critique
Loin d’être un cas isolé, ce nouvel épisode conforte les critiques formulées plus tôt ce mois-ci par l’ancien chef d’antenne Leslie Roberts, également dans les pages du National Post. Selon lui, CBC est devenue « arrogante », enfermée dans un entre-soi idéologique, et incapable d’assurer une réelle pluralité de l’information. Il dénonçait une glissade vers le militantisme éditorial, où les chroniqueurs font office de porte-voix partisans au lieu de respecter la rigueur journalistique. « Le public ne veut pas être géré. Il veut être informé », écrivait-il.
Ces critiques résonnent aussi au Québec, même si le public francophone reste souvent à l’écart des débats internes au réseau anglophone. Pourtant, la station régionale de Radio-Canada à Québec avait été secouée par un scandale similaire en 2021, comme le rapportait Le Soleil. Des dizaines de témoignages décrivaient alors un climat toxique, fait de harcèlement moral, de favoritisme, d’humiliations et de gestion autoritaire. Des accusations balayées à l’époque d’un revers de main par la direction, qui avait plutôt mis en place une série de « cercles de discussion » internes… sans réel effet.
Une crise nationale de gouvernance
Le cas Travis Dhanraj, confirmé par une preuve audio irréfutable, force une remise en question plus large du rôle et de la gouvernance de CBC/Radio-Canada. Comment une société financée à même les fonds publics peut-elle justifier une telle répression des voix divergentes ? Comment peut-elle défendre une prétendue indépendance éditoriale, tout en sanctionnant ceux qui osent questionner ses choix stratégiques, son financement ou sa présidence ?
Plusieurs élus conservateurs ont déjà réclamé des audiences publiques sur les allégations formulées par Dhanraj. Mais au-delà des clivages partisans, c’est la crédibilité même du diffuseur public qui est en jeu. CBC/Radio-Canada peut-elle continuer à jouir d’un milliard de dollars en subventions annuelles sans rendre de comptes sérieux sur ses pratiques internes ?
Dans une ère marquée par la méfiance envers les institutions médiatiques, les Canadiens — qu’ils soient de Vancouver, Montréal ou Moncton — ont droit à un service public réellement indépendant, rigoureux, pluraliste. Le scandale Dhanraj ne peut être balayé comme une simple querelle interne. Il est le symptôme d’une crise de fond. Et il appelle, urgemment, une réforme.



