Et si la radicalisation idéologique venait surtout des jeunes femmes?

Depuis plusieurs années, une bonne partie du discours médiatique occidental repose sur une idée simple: les jeunes hommes seraient en train de se radicaliser. La «manosphère», Andrew Tate, les forums masculinistes, les influenceurs conservateurs et les nouvelles droites numériques serviraient d’explication générale au malaise générationnel.

Mais cette lecture est de plus en plus incomplète.

Dans une chronique publiée dans le Globe and Mail, Debra Soh, neuroscientifique spécialisée en sexualité et autrice de Sextinction, renverse la perspective. Elle soutient que l’attention médiatique portée à la misogynie réelle de certains milieux masculins a laissé dans l’ombre un phénomène parallèle: la montée d’une «femosphère» où se banalise, chez certaines jeunes femmes, une vision extrêmement négative des hommes.

Le point le plus frappant vient d’un sondage réalisé par Merlin Strategy pour le New Statesman, rapporté par Tara Cobham dans The Independent. Selon ce sondage britannique, seulement 35 % des femmes de moins de 25 ans disent avoir une opinion positive des hommes. Chez les femmes de moins de 30 ans, elles seraient trois fois plus nombreuses que les hommes du même âge à avoir une opinion négative du sexe opposé. Le même sondage rapporte aussi que les jeunes femmes de 18 à 30 ans constituent, de loin, le groupe démographique le plus progressiste au Royaume-Uni.

Ce constat rejoint une tendance plus large. Gallup, dans une analyse publiée en septembre 2024 par Lydia Saad, Sarah Elizabeth Jones et Sarah Fioroni, montre que l’identification libérale des Américaines de 18 à 29 ans a fortement augmenté: 28 % d’entre elles se disaient libérales en moyenne entre 2001 et 2007, 32 % entre 2008 et 2016, puis 40 % entre 2017 et 2024. Chez les jeunes hommes, le mouvement est beaucoup plus faible: Gallup indique que leurs positions sont demeurées beaucoup plus proches du centre que celles des jeunes femmes.

C’est précisément ce que plusieurs graphiques récents ont rendu visible. John Burn-Murdoch, du Financial Times, a popularisé l’idée d’un nouveau fossé idéologique mondial entre jeunes hommes et jeunes femmes. Son analyse souligne qu’aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Allemagne, les jeunes femmes ont pris des positions nettement plus libérales sur l’immigration et les questions raciales, tandis que les hommes bougeaient beaucoup moins. Le Financial Times résume ainsi la tendance générale: dans la plupart des pays étudiés, les femmes se sont déplacées vers la gauche pendant que les hommes sont restés relativement stables.

Brookings arrive à une conclusion semblable. Elaine Kamarck et Jordan Muchnick écrivent que les jeunes femmes sont devenues beaucoup plus libérales et ont davantage adopté des valeurs «anti-patriarcales» au cours de la dernière décennie, tandis que les jeunes hommes sont demeurés relativement semblables à ce qu’ils étaient auparavant.

Cela ne signifie pas qu’il n’existe aucun problème dans certains milieux masculins en ligne. Mais cela oblige à corriger le cadrage dominant. Si l’on parle de radicalisation générationnelle, il faut regarder les deux côtés du phénomène. Or, les données disponibles suggèrent que le changement idéologique le plus spectaculaire n’est pas nécessairement celui des jeunes hommes vers la droite, mais celui des jeunes femmes vers une gauche beaucoup plus radicale, «déconstructiviste» et misandre.

Une étude publiée dans European Sociological Review, portant sur 32 pays européens entre 1990 et 2023, nuance toutefois le portrait. Les chercheurs y observent que le phénomène varie beaucoup selon les pays: dans 14 pays, les positions idéologiques des jeunes hommes et des jeunes femmes demeurent presque égales; dans 11 pays, un écart moderne s’est élargi; dans d’autres, il était déjà présent. Autrement dit, le phénomène est réel, mais il n’est pas uniforme partout.

Reste que la tendance est suffisamment forte pour contredire le récit médiatique simpliste. Pendant des années, les institutions ont scruté les jeunes hommes comme un problème politique à gérer. Elles ont souvent présenté leurs frustrations comme une menace. Elles ont aussi traité avec suspicion tout discours sur les difficultés scolaires, sociales ou affectives masculines.

Pendant ce temps, la radicalisation inverse a été beaucoup moins examinée. Une jeune femme qui assimile les hommes à des prédateurs potentiels, qui refuse toute relation avec quelqu’un ne partageant pas ses opinions politiques, ou qui adhère à une vision systématiquement accusatoire des rapports hommes-femmes est rarement décrite comme «radicalisée». On dira plutôt qu’elle est consciente, engagée, lucide ou politisée.

C’est précisément là que réside l’angle mort du débat actuel. Les données ne pointent pas vers une radicalisation symétrique des deux sexes. Elles montrent plutôt un déplacement idéologique rapide et marqué chez les jeunes femmes, alors que les jeunes hommes, eux, ont beaucoup moins bougé. Autrement dit, le déséquilibre ne vient pas d’un «glissement général», mais d’une transformation unilatérale.

Et cette transformation ne s’est pas produite dans le vide. Elle coïncide avec un basculement structurel: celui où les femmes sont devenues majoritaires dans les milieux universitaires, puis de plus en plus influentes dans les institutions culturelles, médiatiques et administratives. Ce qui relevait autrefois d’attitudes individuelles s’est progressivement traduit en normes, en cadres d’analyse, en politiques et en discours dominants.

On ne parle donc plus simplement d’opinions personnelles, mais d’une vision du monde qui s’est institutionnalisée.

C’est dans ce contexte que s’impose une lecture de plus en plus tribale des rapports entre les sexes, où l’individu disparaît derrière son appartenance, et où les relations hommes-femmes sont interprétées à travers un prisme conflictuel systématique.

Pendant ce temps, le regard médiatique demeure largement figé sur la «manosphère», comme si elle constituait à elle seule le cœur du problème. Cette focalisation empêche de voir l’autre versant du phénomène: celui d’une radicalisation féminine devenue socialement légitime, culturellement valorisée et institutionnellement relayée.

Le résultat est un déséquilibre profond dans la manière dont la société perçoit et juge les dérives idéologiques. Certaines formes de discours sont immédiatement dénoncées, d’autres sont minimisées, voire encouragées, selon leur origine.

Le véritable enjeu n’est donc pas une simple montée des extrêmes, mais une fracture croissante entre jeunes hommes et jeunes femmes — une fracture alimentée par des transformations réelles, mesurables, et désormais enracinées dans les structures mêmes de la société.

Et plus cette fracture s’élargit, plus elle risque de redéfinir en profondeur non seulement les relations personnelles, mais aussi l’équilibre social et culturel des prochaines décennies.

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