Après avoir passé cinq ans dans un camp syrien et avoir plaidé coupable à une accusation de participation aux activités d’un groupe terroriste, la Montréalaise Oumaima Chouay, aujourd’hui âgée de 29 ans, n’aura pas à retourner derrière les barreaux au Canada. Cette décision judiciaire, hautement symbolique et inhabituelle, met en question les limites de la clémence à l’égard du terrorisme génocidaire de l’État islamique.
Une première au Canada
Comme le rapporte Joe Lofaro pour CTV News, il s’agit d’un jugement historique : Chouay est la première personne au Canada à être condamnée pour avoir soutenu une entité terroriste par le biais d’un rôle conjugal, en tant qu’épouse d’un combattant djihadiste. La Couronne fédérale souligne qu’il s’agit d’un cas « très exceptionnel », justifiant une sentence clémente en raison de la réhabilitation manifeste de l’accusée.
La juge Geneviève Graton a entériné la recommandation conjointe de la défense et de la Couronne, infligeant à Chouay une peine symbolique d’un jour de prison — en plus des 110 jours déjà purgés en détention préventive — assortie de trois ans de probation. Pendant cette période, elle devra continuer une thérapie de « dépolarisation » visant à prévenir toute récidive idéologique.
Une trajectoire radicale, mais sans violence directe
En 2014, alors âgée de 19 ans, Chouay quitte le Québec en compagnie d’une amie — aujourd’hui portée disparue — pour rejoindre les territoires contrôlés par l’État islamique en Syrie, rapporte Camille Payant dans le Journal de Québec. Passant par la Turquie, elle traverse clandestinement la frontière et rejoint le califat, consciente du rôle qui l’attend : soutenir son futur mari combattant, assurer la reproduction idéologique à travers les enfants, et contribuer à la propagande du groupe.
Moins d’un mois après son arrivée, elle épouse un ressortissant allemand affilié à l’ÉI. Le couple reçoit une maison à Mossoul, alors bastion de l’État islamique en Irak, ainsi qu’une allocation versée par l’organisation terroriste. Sur les réseaux sociaux, Chouay affiche fièrement des symboles du groupe, comme le drapeau noir ou des portraits de femmes armées en niqab. À l’époque, elle affirme même à des contacts au Canada qu’elle n’a « aucune intention de revenir dans un pays de kouffars » — terme péjoratif désignant les non-croyants.
Elle donne naissance à son premier enfant en 2015, et continue de vivre dans plusieurs localités contrôlées par l’ÉI jusqu’à la débâcle militaire du groupe.
De la captivité à la rédemption
En 2017, à la suite de la défaite territoriale de l’ÉI, Chouay tente de fuir. Elle est capturée avec son enfant par les Forces démocratiques syriennes. Enceinte, elle subit une césarienne dans un hôpital militaire avant d’être transférée avec ses deux enfants dans le camp de réfugiés d’Al-Roj, en Syrie, où elle restera cinq longues années.
Selon les dires de son avocat, Dominique Shoofey, relayés par le Journal de Québec, les conditions de vie dans ce camp étaient « terribles », et auraient pu conduire à une radicalisation encore plus profonde. Pourtant, affirme-t-il, Chouay y développe plutôt le désir sincère de se réhabiliter et de reconstruire une vie stable pour ses enfants.
Elle est rapatriée au Canada en octobre 2022, en même temps qu’une autre ressortissante canadienne, Kimberly Polman, également accusée de terrorisme. Arrêtée dès son arrivée à l’aéroport de Montréal, elle est inculpée de plusieurs chefs d’accusation liés au terrorisme. Trois d’entre eux seront abandonnés à la suite de son plaidoyer de culpabilité.
Un verdict qui divise
Libérée sous caution après 110 jours de détention, elle est placée sous des conditions très strictes : bracelet GPS, interdiction de réseaux sociaux, couvre-feu, thérapie obligatoire, interdiction de contact avec des personnes radicalisées, et surveillance policière mensuelle.
Selon les rapports psychiatriques cités par les deux médias, son risque de récidive est « extrêmement faible ». Elle poursuit actuellement des études au cégep, a renoué avec sa famille, et affirme ne plus adhérer à l’idéologie de l’État islamique.
Le directeur des poursuites pénales du Canada, George Dolhai, déclare que cette sentence a pour but « de protéger la communauté » tout en reconnaissant « les pas démontrés et évalués » de la jeune femme vers la réintégration. La juge a semblé convaincue de sa sincérité, saluant l’effort de transformation amorcé après une expérience vécue « dans une autre vie ».
Mais cette clémence provoque aussi la stupeur dans une partie de la population. Si certains y voient une démonstration de compassion et de réhabilitation possible, d’autres s’inquiètent du précédent créé par une telle décision. Quelle image projette-t-on à l’étranger et auprès des jeunes Canadiens tentés par le djihadisme, lorsque le soutien à un groupe aussi violent se solde par un jour symbolique de détention?
À une époque où les menaces idéologiques restent bien présentes, ce jugement ouvre un débat fondamental : entre justice punitive et justice réparatrice, où faut-il tracer la ligne quand il s’agit de terrorisme?



