Dans une tribune publiée par le National Post, l’intellectuel conservateur Tom Flanagan s’élève contre une pétition endossée par le député néo-démocrate Gord Johns réclamant que le gouvernement du Canada présente des excuses officielles à la communauté noire pour son passé esclavagiste. L’historien et ancien conseiller politique de Stephen Harper considère qu’une telle démarche constituerait une grave distorsion historique — voire, selon ses mots, une forme d’extorsion politique.
Une pétition marginale mais symbolique
La pétition, qui n’avait récolté que 125 signatures au moment de la parution de l’article, demande des excuses pour « des siècles de racisme systémique, débutant avec la traite transatlantique des esclaves ». Tom Flanagan souligne l’ironie d’une telle requête dans un pays qui, selon lui, fut plutôt un pionnier de l’abolition que complice de la traite négrière. Il précise que, contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’esclavage ne fut pas introduit au Nouveau Monde par les Européens, mais était déjà pratiqué depuis des siècles par plusieurs peuples autochtones des Amériques.
Le cas particulier de la Nouvelle-France
Flanagan cite l’historien Marcel Trudel pour rappeler que la majorité des esclaves recensés avant 1760 en Nouvelle-France étaient autochtones, souvent issus de la nation pawnee (Panis), capturés lors de razzias intertribales et vendus à des colons français. Les esclaves africains sont arrivés plus tard, mais en très petit nombre. Loin des plantations des Antilles ou du Sud américain, les esclaves de Nouvelle-France étaient principalement employés comme domestiques ou artisans.
L’avance canadienne en matière d’abolition
L’argument central de Flanagan repose sur le fait que le Canada fut parmi les premiers territoires à interdire l’esclavage. Il rappelle que dès 1793, soit plus de 40 ans avant l’abolition dans tout l’Empire britannique (1834), le Haut-Canada adoptait une loi interdisant l’importation d’esclaves, sous l’impulsion du gouverneur John Simcoe. À ses yeux, cette décision constitue un jalon majeur de l’histoire de l’abolition mondiale, et non un épisode dont il faudrait aujourd’hui s’excuser.
Le Canada comme terre d’accueil et d’émancipation
Flanagan évoque aussi sa propre histoire familiale pour illustrer l’attrait qu’a exercé le Canada auprès des Noirs américains fuyant l’esclavage ou la ségrégation. Il rappelle que sa ville natale d’Ottawa, en Illinois, était une halte du réseau clandestin du « chemin de fer souterrain » permettant à des esclaves fugitifs d’atteindre la liberté… au Canada. Il mentionne également que l’un de ses enfants adoptés est en partie issu de cette migration noire depuis l’Oklahoma vers la Saskatchewan au début du XXe siècle.
L’angle aveugle de l’esclavage autochtone
Mais l’un des arguments les plus controversés de la tribune concerne l’esclavage autochtone sur la côte Ouest. S’appuyant sur les travaux de l’anthropologue Leland Donald (Aboriginal Slavery on the Northwest Coast of North America), Flanagan affirme que l’esclavage pratiqué par certaines nations autochtones — incluant enlèvements, asservissement et même sacrifices humains — a perduré jusqu’à la fin du XIXe siècle. Selon lui, si des excuses doivent être envisagées, ce serait plutôt envers les descendants de ces esclaves autochtones, souvent encore marginalisés dans leurs propres communautés.
Contre les excuses transgénérationnelles
En guise de conclusion, Tom Flanagan exprime une opposition de principe aux excuses historiques « transgénérationnelles », les qualifiant d’inefficaces sur le plan moral et politiquement risquées. Il rappelle le précédent de Stephen Harper et de son excuse formelle en 2008 pour les pensionnats autochtones, qui a, selon lui, déclenché une vague incessante de recours collectifs aux coûts astronomiques pour l’État. Il en appelle plutôt à « la justice dans notre temps », suggérant que l’histoire doit éclairer nos actions, non être invoquée pour demander réparation là où aucune faute personnelle n’a été commise.
Un débat à contre-courant
L’article de Flanagan tranche avec la tendance actuelle à la repentance étatique et à la reconnaissance symbolique de torts historiques. Il pose la question de la finalité de telles excuses : sont-elles un acte de justice réparatrice ou un instrument politique servant des agendas contemporains? En réhabilitant la mémoire d’un Canada abolitionniste, il remet en question le récit dominant sur l’héritage esclavagiste du pays — non pas pour nier les réalités du racisme, mais pour en repositionner les origines et les responsabilités.
Tous les propos cités proviennent de l’article de Tom Flanagan, « Apologizing for slavery would be a distortion of history », publié dans le National Post le 12 juin 2025.



