Fermeture de Photo Service après 89 ans : la très lente mort de la photographie

Une institution montréalaise tire sa révérence

C’est une page d’histoire qui se tourne dans le Vieux-Montréal : Photo Service, fondé en 1937, fermera définitivement ses portes le 3 janvier 2026, après 89 ans d’existence. L’entreprise familiale aura traversé presque un siècle d’évolutions technologiques, des pellicules argentiques aux capteurs numériques, et accompagné plusieurs générations de photographes québécois.

Dans une entrevue rapportée par Noovo Info, le président Jean-Charles Savard évoque une combinaison fatale : la baisse du trafic au centre-ville, la disparition des stationnements, la montée des ventes en ligne et le désengagement de grands fournisseurs comme Sony. Malgré sa réputation et la fidélité d’une clientèle de passionnés, Photo Service n’aura pas résisté à la dématérialisation du commerce — et, plus largement, de la photographie elle-même.

Un modèle à bout de souffle

La fermeture de Photo Service rappelle une série de disparitions récentes : celle de Lozeau, absorbé par Henry’s, de Black’s, disparu en 2015, ou de nombreux laboratoires indépendants qui faisaient autrefois partie du paysage des villes canadiennes. Aujourd’hui, il ne subsiste qu’une poignée de commerces spécialisés, dont Gosselin Photo, qui poursuit l’aventure à Québec et à Laval.

Selon Statistique Canada, le pays ne compte plus qu’environ 300 détaillants photo et une centaine de laboratoires, contre plusieurs milliers il y a trente ans. Ces chiffres illustrent un effondrement structurel : la photographie est toujours aussi présente dans nos vies, mais elle n’a plus besoin de magasin pour exister.

De Livernois à Photo Service : la résistance des longues lignées

La longévité de Photo Service impressionne d’autant plus lorsqu’on la replace dans la continuité d’une histoire québécoise de la photographie. Avant lui, le plus célèbre exemple demeure celui du Studio Livernois, fondé en 1854 par Jules-Isaïe Benoît dit Livernois à Québec. Véritable dynastie photographique, les Livernois auront documenté la société canadienne-française pendant plus d’un siècle avant de fermer en 1979, après 125 ans d’existence.

Par William James Topley — Bibliothèque et Archives Canada

Les Livernois symbolisaient l’époque du portrait et du patrimoine ; Photo Service incarnait celle du commerce et de la technique. Deux visages d’un même métier : celui de la médiation entre la lumière et la mémoire, entre la création et la transmission. Ces entreprises s’éteignent pour des raisons différentes, mais leur disparition traduit une même réalité : la difficulté de maintenir vivante une pratique devenue immatérielle.

La photographie sans lieu

La photographie, paradoxalement, n’a jamais été aussi abondante. Des milliards d’images circulent chaque jour, mais la plupart n’ont plus ni auteur, ni matière, ni durée. Les commerces comme Photo Service servaient encore de point d’ancrage concret : un endroit où l’on développait, conseillait, imprimait, partageait. Leur fermeture marque la fin de ces espaces de lenteur et de savoir-faire au profit d’une image instantanée, fluide et anonyme.

La photographie survit donc, mais sans lieu pour l’incarner. Les pixels ont remplacé le papier, les algorithmes ont supplanté les opticiens. Et lorsque Photo Service éteindra ses lumières, c’est tout un pan de la culture visuelle québécoise — de Livernois à l’ère numérique — qui se refermera en silence.

Un symbole de plus du déclin des commerces spécialisés

Au-delà du deuil des photographes, la fermeture de Photo Service illustre aussi le sort des commerces indépendants spécialisés dans les centres-villes. À Montréal comme ailleurs, la combinaison de la congestion urbaine, des loyers élevés et de la concurrence en ligne érode lentement le tissu commercial historique.

Photo Service aura tenu bon presque neuf décennies — un exploit, dans un secteur qui a vu disparaître tour à tour ses laboratoires, ses studios et ses vitrines. Sa fermeture n’est pas qu’un fait divers économique : c’est la fin d’une présence iconique dans le Vieux-Montréal.

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