Festival du blanchiment : l’hypocrisie des humoristes américains à Riyad

Le Riyadh Comedy Festival 2025, qui s’ouvre ce week-end en Arabie saoudite, rassemble une impressionnante brochette d’humoristes américains – de Bill Burr à Dave Chappelle, en passant par Kevin Hart, Pete Davidson, Tom Segura et plusieurs autres. Pourtant, derrière l’affiche flamboyante, ce rendez-vous soulève un malaise croissant : celui d’artistes internationaux acceptant des cachets faramineux en échange d’une participation à ce que plusieurs observateurs considèrent comme une opération de blanchiment d’image du régime saoudien.

Bill Burr révèle son hypocrisie, Shane Gillis garde son honneur

Dans une chronique publiée par le média indépendant Paijba, Dustin Rowles s’interroge sur le rôle de ces comédiens dans la stratégie d’image de Riyad. Il admet éprouver une sévérité particulière à l’égard de Bill Burr, humoriste réputé pour son franc-parler et ses attaques contre l’hypocrisie politique. Pour Rowles, voir Burr accepter l’argent de l’Arabie saoudite revient à trahir sa propre ethos : « Voilà un comédien qui dénonce les travers des deux côtés du spectre politique, mais qui n’hésite pas à se mettre au service d’un pays responsable de graves violations des droits humains », écrit-il.

L’auteur souligne que nombre de ces artistes ne font aucune promotion publique de leur participation, signe d’un malaise latent. Certains, comme Mark Normand, assument pourtant sans détour : « Je rentre et je sors. Juste pour le chèque », a-t-il avoué. D’autres, tels que Jim Jefferies, se défendent en relativisant : « Vous ne croyez pas que notre gouvernement a déjà éliminé des gens ? » Une manière, selon Rowles, de banaliser une compromission bien différente, puisque cette fois ce ne sont pas des institutions démocratiques qui paient, mais directement la famille royale saoudienne.

Rowles insiste surtout sur le contraste entre ceux qui ont accepté – souvent en se pliant à des conditions strictes de non-critique – et ceux qui ont refusé. Le cas de Shane Gillis est particulièrement marquant. L’humoriste a raconté dans son Secret Podcast avoir décliné une offre massive, même après que les organisateurs ont doublé la somme proposée : « J’ai pris une position de principe », a-t-il dit, ajoutant une formule lapidaire : « You don’t 9/11 your friends » (Tu ne fais pas un 11 septembre à tes amis). Rowles note que l’on aurait pu s’attendre à une telle réaction de Pete Davidson, dont le père est mort le 11 septembre, mais pas forcément de Gillis.

Human Rights Watch : un festival pour étouffer les voix dissidentes

Les critiques ne viennent pas seulement de la presse culturelle. Dans un communiqué publié le 25 septembre, Human Rights Watch dénonce directement le Riyadh Comedy Festival comme un instrument destiné à « détourner l’attention de la répression brutale de la liberté d’expression et des autres violations massives des droits humains » en Arabie saoudite.

L’organisation rappelle que le festival coïncide avec le septième anniversaire de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, commandité par l’État saoudien. HRW souligne aussi que, quelques mois à peine avant l’événement, les autorités ont exécuté un journaliste pour ses prises de parole publiques.

Joey Shea, chercheuse sur l’Arabie saoudite à HRW, exhorte les comédiens présents à utiliser cette tribune pour demander la libération de dissidents et d’activistes, dont Waleed Abu al-Khair (condamné à 15 ans de prison) et Manahel al-Otaibi (condamnée initialement à 11 ans, peine réduite à 5 ans). Pourtant, note l’organisation, aucune réponse n’a été donnée à ses sollicitations envoyées aux agents des humoristes.

Le cas du comédien Tim Dillon illustre la tension entre l’argent et la liberté de parole. Dillon a révélé qu’il devait toucher 375 000 $ pour une seule prestation, certains collègues ayant reçu des offres allant jusqu’à 1,6 million $. Mais après avoir plaisanté sur le traitement des travailleurs migrants saoudiens dans son propre podcast, il aurait été écarté de la programmation. « Ils ont acheté la comédie », a-t-il résumé, admettant avoir accepté l’argent en connaissance de cause, tout en revendiquant son droit de critiquer une fois rentré chez lui.

Entre rire et complicité

Le contraste est saisissant entre les déclarations publiques de nombreux humoristes occidentaux, fervents défenseurs de la liberté d’expression, et leur silence à Riyad. HRW rappelle qu’en 2025, le régime saoudien est engagé dans une campagne de répression accrue, allant jusqu’à l’exécution d’intellectuels et de commentateurs pacifiques comme Turki al-Jasser et Abdullah al-Shamri.

L’Arabie saoudite, sous l’impulsion du prince héritier Mohammed ben Salmane, investit massivement dans des événements de divertissement et de prestige international dans le cadre du plan Vision 2030. Derrière l’ouverture apparente, note HRW, se cache une stratégie claire : masquer la répression politique par des vitrines culturelles et sportives soigneusement contrôlées.

Dans tous les cas, le Riyadh Comedy Festival place les humoristes devant un dilemme moral. Certains, comme Bill Burr, choisissent l’argent et le silence, quitte à ternir leur crédibilité. D’autres, comme Shane Gillis, refusent et marquent des points symboliques.

La question dépasse la simple programmation d’un festival : peut-on défendre la liberté d’expression sur scène tout en se taisant face à un régime qui emprisonne, torture et exécute pour des mots ? Pour les artistes, il s’agit peut-être de la contradiction la plus brutale entre le rire et la complicité.

Facebook
Twitter
LinkedIn
Reddit
Email

Les nouvelles à ne pas manquer cette semaine