Fierté Montréal a finalement réinvité les groupes juifs LGBTQ+ Ga’ava et le Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CIJA) à participer au défilé prévu ce dimanche, après une semaine de controverse intense, de protestations publiques et de pressions politiques. Mais ce revirement, bien qu’ayant évité le pire, ne suffit pas à éteindre l’incendie identitaire et idéologique qui a ravagé la crédibilité de l’organisation.
Dans un communiqué diffusé mardi et relayé par La Presse Canadienne (Miriam Lafontaine), Fierté Montréal reconnaît que son exclusion initiale de Ga’ava a été perçue — à juste titre — comme une manière d’exclure la communauté juive elle-même :
« Bien que telle n’était pas notre intention, cette annonce a été perçue par la communauté juive du Québec (et particulièrement par les membres juifs de la communauté 2SLGBTQIA+) comme une manière de les exclure de nos événements. »
L’organisation admet que cette décision ne reflétait pas les « valeurs inclusives » qu’elle prétend incarner.
Mais cette déclaration survient après des jours d’ambiguïtés, de justifications changeantes et d’accusations graves à l’égard de Ga’ava. Le président du groupe, Carlos A. Godoy, a affirmé que l’exclusion lui avait été notifiée par courriel, dans une lettre l’accusant de « discours haineux » en raison de propos tenus dans une entrevue au Canadian Jewish News, où il qualifiait les groupes pro-palestiniens qui ont interrompu le défilé de 2024 de « pro-terreur ». Fierté Montréal a refusé de rendre cette lettre publique, tout comme Ga’ava, et n’a jamais clarifié la nature exacte des « propos haineux » reprochés.
Une exclusion politique, pas une maladresse administrative
La version officielle vacille face à la chronologie des événements. Jeudi dernier, Fierté Montréal publiait une déclaration dénonçant « le génocide en cours à Gaza » et annonçait que les groupes diffusant des « propos haineux » seraient exclus du défilé. Ce message faisait suite à une campagne de pression lancée notamment par l’artiste Safia Nolin, qui avait annulé une performance pour protester contre la participation de Ga’ava, qualifié de groupe « sioniste ».
L’événement révélait alors une dérive claire : sous prétexte de justice sociale, certaines voix exigeaient l’exclusion de groupes juifs, non pas pour des gestes concrets, mais pour leurs positions présumées sur un conflit distant de 9 000 km. La direction de Fierté Montréal a plié — et cédé. Ce n’est que sous la pression du CIJA, de figures publiques comme Eta Yudin, et d’un malaise croissant dans l’espace public que le festival a reculé.
Dans une déclaration recueillie par La Presse Canadienne, Yudin a salué le revirement, affirmant que « l’exclusion de la communauté juive n’était pas compatible avec les valeurs de Fierté Montréal ni avec celles du Québec ». Le ministre fédéral Steven Guilbeault s’est lui aussi réjoui du dénouement, affirmant que « les événements de la Fierté doivent toujours être des espaces d’inclusion, peu importe la foi, l’origine ou l’identité ».
Les fractures idéologiques persistent
Mais si les groupes juifs sont de nouveau les bienvenus, le climat demeure lourd. Plusieurs organisations arabes ou pro-palestiniennes, dont Helem Montréal, ont dénoncé le volte-face de Fierté Montréal. Selon ce que Fanny Arcand rapporte dans La Presse, la représentante de Helem, Yara Coussa, a fustigé la contradiction apparente du festival :
« Quelle valeur ça donne à leur communiqué d’il y a quelques jours où ils disent qu’ils sont contre la haine? »
Elle a annoncé que Helem Montréal ne participerait pas au défilé, préférant l’événement parallèle Wild Pride, né d’un schisme idéologique au sein de la communauté LGBTQ+ montréalaise.
Toujours selon La Presse, Zev Saltiel, de Voix juives indépendantes, a aussi exprimé son désaccord, accusant Ga’ava et le CIJA de ne représenter qu’un « sionisme inconditionnel » et de soutenir l’État d’Israël « même dans un contexte de génocide ».
Fanny Arcand rapporte aussi que Fierté Montréal avait d’abord justifié son exclusion en évoquant des « plaintes concernant des discours haineux venant de certains individus ». Le président du CA de Fierté Montréal, Marlot Marleau, a ensuite reconnu que cette décision avait été perçue « comme un rejet de leur collectivité », tout en assurant que le festival reverrait son processus interne de traitement des plaintes. Il affirme que Fierté est ouverte « à tout le monde qui veut partager nos valeurs et nos convictions, peu importe leur confession religieuse ou leur origine culturelle ».
Autre élément rapporté par La Presse : dans ce climat tendu, le président du conseil d’administration de Fierté Montréal, Bernard Truong, a remis sa démission, en plein cœur du festival.
Enfin, toujours selon Arcand, ce scandale s’inscrit dans un contexte déjà fragilisé : une dizaine d’organisations LGBTQ+ avaient quitté Fierté Montréal plus tôt cette année, dénonçant un climat toxique. En 2024, le défilé avait été interrompu par des manifestants pro-palestiniens — incident qui demeure un point de rupture.
Le désaveu Sophie Durocher
Dans une chronique incisive publiée dans le Journal de Montréal, Sophie Durocher a résumé le malaise ambiant en une phrase :
« L’arc-en-ciel a un œil au beurre noir. »
Elle rappelle que si Fierté Montréal prétend incarner l’inclusion, elle ne peut exclure des gays et lesbiennes en raison de leur religion, de leur nationalité ou de leur opinion politique. Durocher relève également une hypocrisie criante : Israël est l’un des seuls pays du Moyen-Orient à offrir des droits étendus aux personnes LGBTQ+, à organiser des marches de la Fierté (comme à Tel-Aviv, en juin 2025), à élire des députés ouvertement homosexuels et à reconnaître les couples de même sexe. Aucun pays arabe limitrophe ne peut en dire autant.
« On cherche encore les députés ouvertement homosexuels dans les pays musulmans voisins d’Israël », écrit-elle.
Elle conclut en accusant Fierté Montréal d’avoir trahi ses propres principes et d’avoir humilié la communauté juive, qui participera désormais à l’événement « comme un éléphant dans un magasin de porcelaine ».
Le malaise persiste
Ce scandale aura des conséquences durables. La réintégration de Ga’ava et du CIJA ne doit pas masquer le fait qu’ils ont d’abord été exclus — sans procès équitable, sans transparence, et sous l’influence directe d’un militantisme identitaire toxique. Que cette exclusion ait été annulée ne la rend pas moins réelle. Elle restera une tache sur l’histoire de Fierté Montréal.
Si les organisateurs souhaitent encore prétendre incarner l’inclusion, il leur faudra plus qu’un communiqué : il leur faudra un examen de conscience. Car à force de vouloir plaire à toutes les indignations militantes, on finit par trahir les principes mêmes de la diversité.



