Fin de l’hégémonie morale libérale – Entre ONU et unilatéralisme américain

Nous assistons à une transformation fondamentale du libéralisme comme cadre moral hégémonique dans les relations internationales et, dans certains cas, dans la politique intérieure de puissances occidentales. Il ne s’agit pas forcément d’une fin pure et simple, mais plutôt d’une recomposition où les principes libéraux — droits humains, multilatéralisme, règles internationales — sont concurrencés ou contournés par d’autres logiques (nationalisme, souverainisme ou réalisme géopolitique). Les acteurs étatiques, qu’ils soient occidentaux ou non, justifient de plus en plus leurs actions par des considérations plutôt que par un cadre libéral universel. Cela se manifeste par une montée du multipolarisme, du populisme nationaliste et d’approches illibérales, où la légitimité n’exige plus une conformité aux normes libérales.

L’ONU peut être considérée comme la matrice par excellence du cadre moral libéral hégémonique. Elle impose le libéralisme aux États membres dans un sens moral et normatif, en définissant des standards internationaux que les États doivent suivre pour être considérés comme « conformes » aux valeurs libérales. Le Pacte de Marrakech est un exemple emblématique: des normes migratoires libérales prescrites à l’échelle mondiale qui exercent une pression normative sur les États, malgré leur caractère non contraignant.

Les effets néfastes d’un libéralisme excessif à l’intérieur des États — immigration de masse, extension des droits des minorités, régulations sociales ou culturelles qui affaiblissent les normes traditionnelles et la cohésion nationale — sont amplifiés à l’échelle mondiale par le cadre libéral globalisé diffusé par l’ONU. En projetant ces mêmes principes sur le plan global, l’organisation exerce une pression morale normative sur tous les États, ce qui est particulièrement contesté par les acteurs nationalistes et populistes.

Trump est l’incarnation de l’opposition à l’ordre multilatéral libéral, ce qui explique largement l’hostilité que lui portent les élites occidentales. Il est en rupture avec le principe central du libéralisme hégémonique selon lequel les grandes puissances doivent légitimer leur action en s’insérant dans un ordre moral normatif international.

Parenthèse: Stephen Harper avait d’ailleurs incarné une forme précoce de scepticisme conservateur envers l’ordre multilatéral libéral, en privilégiant les intérêts nationaux et bilatéraux du Canada par rapport aux institutions internationales. On se rappelle la décision du Canada de se retirer du Conseil des droits de l’homme de l’ONU en 2010, en dénonçant ce qu’il considérait comme un organisme biaisé et inefficace. À noter que les médias n’étaient pas tendres envers Harper. La CBC a d’ailleurs mené une couverture très critique de son gouvernement lors de la campagne de 2015.

« ONU 2011 » vs « Trump 2026 »

Revenons à l’opération américaine pour capturer Nicolás Maduro. Si elle suscite autant de condamnations, c’est parce qu’elle a été menée unilatéralement et sans mandat du Conseil de sécurité. Rompant avec l’ordre libéral mondial traditionnel, Trump n’a pas jugé nécessaire de justifier son intervention au Venezuela selon les normes libérales universelles. Il lui suffit d’invoquer les intérêts américains.

Pour comparer, l’intervention de 2011 en Libye s’inscrivait pleinement dans le cadre libéral multilatéral : mandat onusien, rhétorique de protection des civils et coalition internationale.  Le 17 mars 2011, la résolution 1973 du Conseil de sécurité avait autorisé une intervention militaire, activement soutenue par l’administration Obama, avec Hillary Clinton — alors secrétaire d’État — parmi les principales figures plaidant en faveur d’un engagement militaire contre le régime libyen. Washington a présenté l’opération comme une nécessité morale et humanitaire visant à prévenir un massacre imminent à Benghazi. Au final, l’intervention a conduit au renversement du régime et à l’exécution sommaire de Kadhafi.

En revanche, l’administration Trump n’a pas fait tuer Maduro. Depuis sa capture, il n’y a pas eu de changement de régime proprement dit: sa vice-présidente Delcy Rodríguez a été investie présidente par intérim et continue de diriger le pays, même si Washington insiste surtout sur la perspective d’élections libres plutôt que sur une prise de pouvoir directe. C’est à suivre, mais les États-Unis ne sont pas en guerre avec le Venezuela. Il n’y a pas d’envoi de troupes au sol comme ce fut le cas en Iraq en 2003.

Il est également intéressant de noter la différence entre les leaders en termes de reconnaissance internationale: Maduro était contesté et non reconnu comme président légitime par plusieurs gouvernements occidentaux et alliés, notamment les États-Unis, le Canada, la majorité des États membres de l’Union Européenne, ainsi que par plusieurs pays d’Amérique latine tels que l’Argentine, le Chili, le Pérou, la Colombie, le Costa Rica et le Panama, qui avaient rejeté la validité de ses élections. Kadhafi, en revanche, était reconnu par l’ONU comme chef d’État légitime, ce qui rend l’utilisation du mandat de l’ONU en 2011 d’autant plus politisée.

La Libye n’a jamais réussi à se stabiliser durablement depuis la chute de Kadhafi en 2011. Le pays est toujours marqué par une division persistante entre autorités rivales: le Gouvernement d’unité nationale à Tripoli et d’autres forces armées dans l’est et le sud. Des combattants liés à l’État Islamique continuent d’y opérer.

Sous Kadhafi, la Libye n’était pas un point de passage pour les migrants: ses forces de sécurité fermaient les routes du désert, démantelaient les réseaux de passeurs et expulsaient massivement les migrants. Avec sa destitution, un verrou géopolitique a sauté, ce qui a exacerbé la crise migratoire qui s’est abattue sur l’Europe.

Maduro ne rendait aucun service comparable. Au contraire, son régime a exacerbé l’émigration vers les États-Unis. Surtout, il permettait à la Chine (principal adversaire des USA) de tirer profit du pétrole vénézuélien et s’impliquer dans son exploitation. Son retrait n’entraîne aucune conséquence néfaste pour les États-Unis (contrairement à celui de Kadhafi pour l’Europe).

Certains diront que Trump a trahi sa base, vu qu’il s’était présenté comme le candidat non-interventionniste. En fait, il ne s’est pas présenté comme un pacifiste ou un idéologue non-interventionniste à proprement parler. Il a clairement affirmé qu’il ne voulait pas déclencher de nouvelles guerres et qu’il remettait en question l’engagement militaire américain dans des conflits prolongés. Trump n’est pas un non-interventionniste strict, ni un pacifiste ; il est pragmatique, transactionnel, et sélectif sur l’usage de la force. L’objectif est de protéger les intérêts américains et de réduire l’engagement militaire coûteux, plutôt que de refuser toute guerre par principe.

Avec l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani en janvier 2020, puis les frappes américaines contre les infrastructures nucléaires iraniennes (Opération Midnight Hammer) qui ont ciblé les sites d’enrichissement d’uranium en juin 2025, on a pu estimer qu’il jouait avec le feu et craindre une escalade – comme c’est le cas avec le Venezuela. Jusqu’à ce jour, il est parvenu à manoeuvrer sans déclencher de nouveau conflit armé.

Il suffit de considérer les propos hostiles de Joe Biden à l’égard de l’administration de Nicolás Maduro pour supposer qu’une administration Démocrate serait également intervenue au Venezuela. Trump agit comme les États-Unis l’ont toujours fait, mais unilatéralement, de façon décomplexée, sans la bénédiction d’une supranationalité morale. C’est un message politique selon lequel les principes qui guidaient auparavant l’usage de la force ne sont plus incontournables – et c’est essentiellement ça qui dérange.

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