Depuis plusieurs mois, le nouveau premier ministre Mark Carney martèle un slogan qui se veut rassurant pour les provinces productrices de ressources : « Build, baby, build ». Corridors énergétiques, grands projets d’infrastructure, retour du Canada comme « superpuissance énergétique » — le discours tranche ostensiblement avec l’ère Trudeau et semble vouloir apaiser une grogne régionale bien réelle, notamment dans l’Ouest canadien.
Mais pendant que le politique soigne la rhétorique, une autre dynamique avance à pas feutrés dans les coulisses d’Ottawa. C’est précisément cette contradiction que met en lumière The Nemeth Report dans une analyse publiée le 30 janvier 2026, consacrée au tout nouveau rapport du Comité permanent de l’environnement et du développement durable de la Chambre des communes, intitulé Impacts du système financier canadien relativement à l’environnement et les changements climatiques.
Un rapport parlementaire lourd de conséquences
Présidé par le député libéral Angelo Iacono, le rapport parlementaire — fruit de travaux amorcés dès 2023 — propose une refonte profonde de l’architecture financière canadienne afin de l’aligner explicitement sur les objectifs climatiques du pays envirp02-e.
Au cœur du document, cinq recommandations structurantes se dégagent. Trois d’entre elles retiennent particulièrement l’attention :
- L’exclusion explicite des hydrocarbures des futures lignes directrices canadiennes en matière d’investissement durable (recommandation 5) ;
- L’imposition de plans de transition obligatoires, sous la supervision du Bureau du surintendant des institutions financières (BSIF / OSFI), avec une relecture élargie de son mandat prudentiel (recommandation 2) ;
- La relance législative de la “Climate-Aligned Finance Act”, initialement déposée sous le numéro S-243, désormais réintroduite sous le projet de loi S-238 par la sénatrice Rosa Galvez.
Pris ensemble, ces éléments dessinent une stratégie qui ne passe plus par l’interdiction politique frontale, mais par un resserrement technocratique du crédit.
S-238 : la contrainte financière comme outil politique
Dans son analyse, The Nemeth Report insiste sur la portée réelle du projet de loi S-238. Loin d’un simple cadre de divulgation, le texte redéfinit la mission même des institutions financières. Il prévoit notamment : des pondérations de risque accrues pour le financement des projets liés aux hydrocarbures ; des rapports annuels obligatoires d’alignement climatique ; des déclarations formelles des conseils d’administration concernant leurs liens avec les combustibles fossiles ; et un rôle central confié à l’OSFI pour surveiller et sanctionner les écarts.
Le résultat anticipé n’est pas une interdiction immédiate, mais une augmentation graduelle du coût du capital, un rationnement du crédit et, ultimement, une marginalisation financière de tout un pan de l’économie énergétique canadienne.
PME énergétiques : premières victimes du “green squeeze”
C’est ici que la critique devient concrète. Comme le souligne The Nemeth Report, les grandes multinationales disposent encore de marges de manœuvre. Les véritables victimes potentielles sont les petites et moyennes entreprises qui forment l’ossature de l’économie énergétique : sous-traitants, transporteurs, soudeurs, entreprises de forage, services industriels.
Le rapport parlementaire reconnaît lui-même que les exigences de divulgation, de mesure et de vérification (MRV) entraînent des coûts non négligeables, en particulier pour les PME. Malgré cela, ces impacts sont largement minimisés au nom de l’« alignement climatique ».
À l’échelle d’une petite entreprise, ces obligations peuvent représenter des dizaines de milliers de dollars par an en capteurs, logiciels, consultants et audits — sans garantie d’accès au financement par la suite, puisque le secteur demeure classé comme « à risque de transition ».
Une omission révélatrice : le poids réel des hydrocarbures
Autre angle mort du rapport, relevé tant par The Nemeth Report que par les dissidents conservateurs : l’absence quasi totale de contextualisation économique.
Or, selon Ressources naturelles Canada, le secteur pétrolier et gazier contribue à plus de 200 milliards de dollars au PIB annuel et soutient près d’un demi-million d’emplois, souvent dans des régions rurales ou autochtones. Le rapport parlementaire mentionne abondamment les risques climatiques, mais passe sous silence les risques macroéconomiques, sociaux et géopolitiques liés à une contraction brutale du secteur.
Carney, l’homme des deux discours
Le paradoxe devient alors difficile à ignorer. Avant d’entrer en politique, Mark Carney fut l’un des principaux architectes de la finance climatique mondiale, notamment comme cofondateur de la Glasgow Financial Alliance for Net Zero (GFANZ) — aujourd’hui dissoute après le retrait des grandes banques nord-américaines.
Désormais premier ministre, Carney a adouci le ton : abandon de la taxe carbone aux consommateurs, report de certains mandats sur les véhicules électriques, ouverture prudente sur les pipelines. Mais le rapport de l’ENVI suggère une autre stratégie : laisser les leviers financiers faire le travail, à l’abri du débat démocratique frontal.
Un débat politique déplacé vers la technocratie
Le Bloc québécois, dans son opinion supplémentaire, va encore plus loin, réclamant un désinvestissement complet des hydrocarbures d’ici 2026 envirp02-e. À l’inverse, les conservateurs dénoncent un rapport déséquilibré, idéologique et déconnecté des réalités économiques envirp02-e.
Ce clivage révèle une tendance lourde : le cœur du débat énergétique canadien est déplacé hors du Parlement, vers des normes, des lignes directrices, des obligations comptables et prudentielles. Une politique de sortie des hydrocarbures sans vote explicite, sans confrontation directe, mais aux effets bien réels.
Conclusion : bâtir… mais pour qui?
Comme le résume The Nemeth Report, le slogan « Build, baby, build » sonne creux si les règles financières rendent pratiquement impossible le financement de l’énergie conventionnelle. On ne peut prétendre bâtir une superpuissance énergétique tout en étranglant silencieusement le secteur qui fournit encore l’essentiel de l’énergie, des emplois et des revenus du pays.
Si le Canada veut réellement « bâtir grand », le débat devra sortir de la technocratie feutrée pour revenir là où il devrait toujours se tenir : sur la place publique, chiffres à l’appui, avec un vrai choix politique assumé.



