Les images qui arrivent de France depuis plusieurs jours sont désolantes. Des établissements scolaires sont incendiés ou saccagés, des enseignants et des proviseurs sont agressés, des policiers sont attaqués, des véhicules et des poubelles brûlent tandis que des groupes de jeunes cagoulés affrontent les forces de l’ordre. À Paris, une jeune lieutenante stagiaire a même été filmée alors qu’elle tentait d’échapper à une dizaine de jeunes qui la poursuivaient en criant notamment « Tuez-la »; elle a finalement été projetée au sol avant de recevoir plusieurs coups de pied.
Le phénomène a atteint une ampleur difficile à présenter comme une simple série de débordements isolés. Quelque 1 949 personnes ont été interpellées dans la seule journée de jeudi et plus de 300 policiers et gendarmes ont été blessés ce jour-là. Samedi, environ 5 000 personnes avaient été arrêtées depuis le début de la semaine et plus de 600 membres des forces de l’ordre avaient été blessés. Le préfet de police de Paris, Patrice Faure, estimait désormais le mouvement « hors de contrôle », alors que les dommages matériels se comptent déjà en dizaines de millions d’euros.
À Nantes, le hall du lycée Nelson-Mandela a été détruit par un incendie. À Marseille, un chef d’établissement a été aspergé d’essence; dans le Pas-de-Calais, un autre a été blessé par un tir de mortier. À Belfort, un commandant de police a été roué de coups au sol. Dans plusieurs villes, des cocktails Molotov, des mortiers et différents projectiles ont été employés. Plus de 400 établissements ont finalement dû fermer vendredi, notamment parce que leurs dispositifs de sécurité incendie avaient été détruits ou parce que leur personnel était directement menacé.
À un certain moment, il faut appeler les choses par leur nom. Ce que montrent ces scènes n’est pas seulement une jeunesse turbulente qui manifeste avec un peu trop d’enthousiasme. C’est un phénomène d’ensauvagement.
Quand la violence devient elle-même le mouvement
Une partie importante de la couverture médiatique continue pourtant de présenter cette explosion de violence à travers le cadre rassurant d’une « mobilisation lycéenne ». Les élèves auraient des revendications concernant le manque d’enseignants, la vétusté des établissements ou la surcharge des classes; la jeunesse française descendrait donc une nouvelle fois dans la rue pour défendre ses intérêts, comme tant d’autres générations avant elle. Reuters présente par exemple encore le mouvement principalement comme une contestation des conditions scolaires qui aurait ensuite « tourné à la violence ».
La France n’a pourtant jamais manqué de véritables mouvements sociaux, y compris extrêmement musclés. Les manifestations contre les réformes des retraites ont parfois donné lieu à de violents affrontements. Les Gilets jaunes ont incendié des véhicules, dégradé des bâtiments et affronté les forces de l’ordre pendant des mois. L’histoire française compte d’innombrables grèves, occupations, barricades et manifestations qui ont dégénéré.
La différence est que ces mouvements avaient quelque chose à contester. La violence, aussi condamnable soit-elle, demeurait inscrite dans une confrontation politique ou sociale identifiable. Les Gilets jaunes ne sont pas apparus un matin dans leurs propres lieux de travail pour détruire gratuitement leurs ordinateurs au nom du prix de l’essence.
C’est là que les événements actuels prennent une autre nature. Brûler son lycée n’obtient pas davantage de professeurs. Détruire le système de sécurité incendie de son école n’améliore pas les bâtiments. Attaquer son proviseur n’allège pas les classes. Poursuivre une policière seule dans une rue, incendier des voitures ou s’en prendre à des commerces n’a même plus de relation intelligible avec le système éducatif.
La distinction est importante : il ne s’agit plus simplement d’une contestation qui devient violente, mais de violences qui semblent avoir trouvé dans la contestation un prétexte.
Beaucoup plus près des émeutes de cité
Voilà pourquoi les scènes actuelles rappellent beaucoup plus les émeutes urbaines que les grands mouvements sociaux français traditionnels. Les cibles sont les mêmes : policiers, bâtiments publics, établissements scolaires, véhicules, mobilier urbain et commerces. La destruction se répand rapidement d’une ville à l’autre et finit par acquérir une logique qui lui est propre.
La France a déjà assisté exactement à ce mécanisme. Après la mort de Nahel Merzouk en 2023, la colère initiale avait rapidement laissé place à plusieurs nuits d’émeutes au cours desquelles 2 508 bâtiments avaient été incendiés ou dégradés, dont 243 établissements scolaires, 105 mairies et 273 bâtiments appartenant aux forces de l’ordre. Plus de 12 000 véhicules avaient brûlé et plus d’un millier de commerces avaient été vandalisés ou pillés. Le Sénat français avait alors décrit un « déferlement de violences » ayant parfois pris une dimension « quasi insurrectionnelle ».
Le gouvernement semble lui-même reconnaître aujourd’hui cette parenté. Dès jeudi, Matignon estimait que la mobilisation avait basculé dans les « violences urbaines ». Le ministre de l’Éducation, Édouard Geffray, affirmait vendredi que le mouvement avait « changé de nature », tandis que des groupes violents se déplaçaient parfois d’un établissement à l’autre.
L’expression est importante parce qu’elle appartient depuis longtemps au vocabulaire français des émeutes de banlieue. Elle décrit précisément ce mélange de confrontation avec la police, d’incendies, de destructions de biens publics et de violences parfois entièrement déconnectées de leur prétexte original.
L’éléphant dans la pièce
Reste alors ce que beaucoup semblent déterminés à ne pas remarquer : le visage culturel d’une partie importante de ces scènes.
Il suffit pourtant d’écouter et de regarder. « Wesh », « wallah » et d’autres expressions issues du parler des cités reviennent constamment. Même une élue de La France insoumise racontant avoir conseillé à des fauteurs de troubles de dissimuler leur visage expliquait devant sa caméra : « Wallah, quand tu sais que tu vas faire un truc comme ça, mets pas ta tête », avant de recommander cagoule et capuche. Un reportage de Valeurs actuelles consacré aux barricades lycéennes décrivait lui aussi ce même univers, des tirs de mortiers de Pantin à Saint-Denis, jusque dans le langage employé par les participants.
Des drapeaux palestiniens, algériens ou marocains apparaissent également dans certaines mobilisations. Pris séparément, aucun mot, aucun drapeau et aucune vidéo ne permet évidemment de dresser la généalogie de milliers d’émeutiers. Ce n’est d’ailleurs pas nécessaire pour constater un phénomène culturel qui saute aux yeux : les codes d’une partie de cette jeunesse sont ceux des cités françaises façonnées depuis plusieurs décennies par une immigration massive venue notamment du Maghreb et d’Afrique subsaharienne.
C’est ici que le débat sur « l’ensauvagement » rejoint nécessairement celui sur l’intégration. Beaucoup de ces jeunes ne sont même plus des immigrants. Ils sont nés en France, parfois de parents eux-mêmes nés en France. Pourtant, après deux ou trois générations, une partie d’entre eux semble conserver ou reconstruire des identités séparées tout en entretenant un rapport ouvertement conflictuel avec certaines des principales institutions françaises : l’école, la police et l’autorité publique.
Prétendre que plusieurs décennies d’immigration massive, de concentration communautaire et de difficultés d’assimilation n’auraient absolument rien à voir avec l’apparition répétée de ce phénomène est absurde. À force de refuser de voir l’éléphant dans la pièce, la France se condamne à redécouvrir périodiquement la même crise sous un nouveau prétexte.
Une excuse pour tout casser
Il existe certainement, quelque part au milieu de cette agitation, des adolescents qui souhaitent sincèrement davantage de professeurs ou de meilleures écoles. Mais ce n’est pas ce constat banal qui permet de comprendre les images les plus inquiétantes de la semaine. Une revendication ne transforme pas magiquement toute violence commise à proximité en action politique.
La France sait parfaitement à quoi ressemble une contestation sociale, même lorsqu’elle devient violente. Elle en produit régulièrement depuis des générations. Ce qu’elle voit aujourd’hui dans une partie de ses écoles est autre chose : les comportements caractéristiques des émeutes de cité ont trouvé un nouveau terrain, et le prétexte scolaire permet pour l’instant de leur donner une apparence de mouvement politique.
Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si les adolescents ont le droit d’être mécontents de leurs écoles. Il est de reconnaître qu’une société où des adolescents brûlent leur propre école, attaquent ceux qui les enseignent et retournent leur violence contre tout ce qui représente l’autorité souffre d’un problème beaucoup plus profond qu’un manque de professeurs.
C’est ce problème que le mot « ensauvagement » tente de nommer. Et derrière lui se trouve une question que la France repousse depuis maintenant plusieurs décennies : celle de ce que produit une immigration massive lorsque l’intégration et l’assimilation ne suivent plus.



