La nouvelle première ministre Christine Fréchette continue de multiplier les signaux contradictoires sur l’avenir énergétique du Québec. D’un côté, elle affirme vouloir rouvrir une réflexion sur l’exploitation des gaz de schiste. De l’autre, elle refuse toujours de remettre en question l’adhésion du Québec à la Beyond Oil and Gas Alliance, une coalition explicitement fondée pour organiser la sortie des hydrocarbures.
Comme le rapportait La Presse, Mme Fréchette soutient que le gouvernement « n’en est pas là encore », malgré les discussions amorcées autour d’un éventuel retour de l’exploitation gazière dans la vallée du Saint-Laurent. Pendant ce temps, le Québec demeure lié à une alliance internationale dont la mission même consiste à abandonner progressivement le pétrole et le gaz.
Le problème dépasse désormais la simple question des gaz de schiste. Ce qui frappe surtout, c’est l’impression persistante d’indécision structurelle qui caractérise la politique énergétique québécoise depuis des années : consultations, réflexions, moratoires, remises au lendemain, signaux contradictoires, débats sans fin. Chaque crise énergétique semble provoquer une ouverture temporaire au réalisme… avant un retour presque immédiat aux mêmes blocages idéologiques.
Or, pendant que Québec hésite, plusieurs pays européens autrefois présentés comme des modèles de transition « verte » adoptent désormais une approche beaucoup plus pragmatique.
Comme le rappelait La Presse, la BOGA est aussi présentée comme l’une des rares organisations internationales que le Québec copréside, « avec le Danemark ». Cet argument sert souvent à souligner l’importance symbolique du rôle québécois dans l’alliance. Mais c’est précisément là que le contraste devient embarrassant : le Danemark, cofondateur et vitrine de cette même coalition, fait aujourd’hui l’objet de rumeurs persistantes de retrait ou, à tout le moins, d’un repositionnement majeur, alors même qu’il relance sa production gazière en mer du Nord.
Le cas du Danemark est particulièrement révélateur.
Pendant des années, Copenhague a servi de référence au Québec pour défendre le modèle du « tout renouvelable ». Pourtant, depuis deux ans, le pays multiplie les gestes qui traduisent un virage beaucoup plus réaliste sur le plan énergétique. Même si son statut formel au sein de la BOGA demeure ambigu, la direction politique est claire : le Danemark ne raisonne plus comme si la vertu climatique exigeait l’abandon immédiat de toute production nationale d’hydrocarbures.
Le redémarrage du gigantesque champ gazier de Tyra en mer du Nord constitue probablement l’exemple le plus spectaculaire. Comme le rapportait Marie de Vergès dans Le Monde, le complexe modernisé peut désormais produire l’équivalent de deux fois la consommation annuelle de gaz du Danemark. Le pays est redevenu exportateur net de gaz naturel et cherche maintenant à prolonger certaines licences d’exploitation jusqu’en 2050 afin de renforcer la sécurité énergétique européenne.
Le ministre danois des Affaires étrangères Lars Løkke Rasmussen résumait d’ailleurs cette nouvelle doctrine de manière extrêmement claire :
« L’énergie, c’est de la sécurité, du pouvoir, de la liberté. »
Le contraste avec le discours québécois est frappant.
Au Québec, l’exploitation gazière demeure traitée presque exclusivement comme un problème moral ou symbolique. Au Danemark, elle est redevenue un enjeu de souveraineté, de puissance industrielle et de stabilité stratégique.
Et surtout : le Danemark ne semble plus opposer systématiquement développement énergétique et transition climatique.
C’est probablement là le cœur du changement européen actuel.
Alors que le Québec demeure prisonnier d’une logique binaire — hydrocarbures ou environnement — plusieurs États nordiques cherchent désormais à combiner sécurité énergétique, développement industriel, réduction des émissions et réalisme économique.
Cela se voit également dans le retour progressif du débat nucléaire au Danemark. Après des décennies d’hostilité, plusieurs responsables politiques danois reconnaissent maintenant les limites d’un système excessivement dépendant de l’éolien et du solaire intermittents. Les immenses pannes électriques observées récemment en Europe du Sud ont accéléré cette remise en question.
Mais le changement le plus révélateur concerne peut-être la capture carbone.
Pendant que le Québec débat encore de l’opportunité même d’exploiter ses ressources, le Danemark ne se contente pas de les exploiter, mais innove aussi et vient d’approuver l’un des projets industriels de captation de CO₂ les plus ambitieux d’Europe.
Comme le rapportait Oilprice.com, la cimenterie Aalborg Portland capturera à partir de 2030 environ 1,25 million de tonnes de CO₂ par année. Il ne s’agit pas d’un projet symbolique ou expérimental, mais d’une véritable infrastructure industrielle à grande échelle visant un des secteurs les plus difficiles à décarboner : le ciment.
La logique danoise apparaît ici extrêmement différente de celle du Québec.
Plutôt que de chercher à éliminer toute activité industrielle jugée « polluante », le Danemark semble vouloir concentrer ses efforts dans des nouvelles technologies qui auront un impact là où les émissions sont réellement difficiles à éviter : ciment, industrie lourde, procédés chimiques, production énergétique stratégique.
Autrement dit, Copenhague mise davantage sur la transformation industrielle que sur la décroissance ou l’interdiction.
Pendant ce temps, le Québec continue d’entretenir une relation ambiguë avec ses propres ressources naturelles.
La province dispose pourtant d’importantes réserves potentielles de gaz naturel, d’un immense potentiel hydroélectrique, d’un accès stratégique au marché nord-américain et d’une capacité industrielle encore considérable.
Mais depuis plus d’une décennie, pratiquement chaque débat énergétique se transforme en crise politique ou en guerre symbolique.
Le résultat est visible partout : retards chroniques, projets abandonnés, dépendance croissante aux importations, fragilité du réseau, inquiétudes sur l’approvisionnement futur, fuite des investissements et incertitude réglementaire permanente.
Même la question des bourses carbone illustre cette divergence philosophique.
Le Danemark semble désormais considérer les politiques climatiques comme des outils intégrés à une stratégie industrielle et géopolitique plus large. Au Québec, elles donnent souvent l’impression d’être devenues une finalité idéologique en elles-mêmes, indépendamment des conséquences concrètes sur la compétitivité ou la souveraineté énergétique.
Christine Fréchette affirme vouloir « réfléchir ». Mais pendant que le Québec réfléchit encore, plusieurs États européens agissent déjà.
Et le plus ironique dans tout cela demeure probablement que les pays nordiques souvent invoqués comme modèles par les élites québécoises adoptent aujourd’hui une approche beaucoup plus pragmatique, industrielle et réaliste que celle du Québec lui-même.



