Le Québec aime se penser comme une exception énergétique. Hydroélectricité abondante, discours de décarbonation affirmé, rejet officiel des hydrocarbures : l’image est connue. Pourtant, dans l’angle mort de ce récit, subsiste une réalité économique lourde, continue et peu discutée : chaque année, le Québec envoie des centaines de millions — et souvent près d’un milliard de dollars — hors de ses frontières pour s’approvisionner en gaz naturel qu’il ne produit pas. Et ce transfert de richesse tend à s’accentuer avec les politiques de transition énergétiques radicales qui ont été mises en place dans les dernières années.
Une dépendance totale, mais banalisée
Il faut être clairs : le Québec ne produit pas de gaz naturel mais en a encore énormément besoin. Et toute molécule consommée par les ménages, les institutions ou les industries est importée. Cette dépendance n’est pas marginale : le gaz demeure un pilier pour le chauffage de nombreux bâtiments, pour les procédés industriels et pour certains usages de pointe.
Selon les données de la Régie de l’énergie du Canada, la consommation annuelle de gaz naturel du Québec se situe autour de 6 milliards de mètres cubes. Aux prix observés ces dernières années, cela représente un débours annuel pour l’approvisionnement en gaz qui oscille généralement entre 600 millions et 1,4 milliard de dollars.
Autrement dit, près d’un milliard de dollars quitte le Québec chaque année pour soutenir ses besoins énergétiques.
Où va cet argent ?
L’approvisionnement gazier du Québec transite entièrement par le corridor ontarien et repose sur un marché continental intégré. Les flux physiques empruntent les mêmes infrastructures, mais les paiements suivent les points d’achat contractuels, qui permettent d’estimer vers quelles filières industrielles se dirige l’argent dépensé chaque année.
Selon les données compilées par la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal, environ 85 à 86 % de l’approvisionnement d’Énergir est contracté au carrefour Dawn/Parkway, en Ontario, tandis qu’environ 10 à 12 % est contracté au point Empress, en Alberta. Ces deux points d’achat alimentent ensuite le même réseau de transport vers le Québec.
Empress est historiquement associé au gaz de l’Ouest canadien. Cette proportion — de l’ordre d’un dixième des volumes — signifie qu’une fraction identifiable de la consommation québécoise demeure directement liée à la filière albertaine, même si ce gaz transite ensuite par l’Ontario avant d’entrer au Québec.
Le carrefour Dawn/Parkway, qui concentre l’essentiel des volumes, constitue quant à lui un marché est-canadien intégré, alimenté par plusieurs bassins nord-américains. La Régie de l’énergie du Canada observe depuis plusieurs années que le gaz américain — en provenance notamment des grands bassins de l’Est des États-Unis — a progressivement remplacé une part importante du gaz de l’Ouest canadien dans l’Est du pays, incluant l’Ontario et le Québec.
Il est donc impossible d’attribuer mécaniquement l’ensemble des volumes achetés à Dawn à une seule origine. Toutefois, sur la base des analyses fédérales et des tendances documentées du marché, il est raisonnable d’estimer qu’une part substantielle — vraisemblablement majoritaire — des volumes achetés via Dawn est aujourd’hui d’origine américaine.
En appliquant ces proportions à un débours annuel d’environ 600 millions à 1,4 milliard de dollars pour l’approvisionnement en gaz naturel, on peut dégager des ordres de grandeur prudents : environ 60 à 200 millions de dollars par an sont associés à des volumes contractés à des points liés à l’Ouest canadien et plusieurs centaines de millions de dollars par an — possiblement plus de la moitié de la facture totale — sont liés à des volumes provenant de bassins américains, via le marché est-canadien intégré.
Autrement dit, sans produire une seule unité de gaz naturel, le Québec consacre chaque année des montants qui se chiffrent en centaines de millions de dollars à soutenir l’industrie gazière américaine, tout en continuant de financer, dans une moindre mesure, celle de l’Ouest canadien.
Le paradoxe de la transition verte
Or, dans le cadre de ses objectifs climatiques, le Québec impose désormais une part croissante de gaz naturel renouvelable (GNR) dans le réseau de distribution. Il ne s’agit pas de gaz naturel fossile extrait du sous-sol, mais de biogaz issu de la biométhanisation de déchets organiques — résidus agricoles, eaux usées, sites d’enfouissement — puis épuré pour être compatible avec les infrastructures gazières existantes.
Ces volumes demeurent toutefois marginaux et ne constituent pas une filière énergétique structurante. Le GNR est rare, coûteux à produire et nettement plus cher que le gaz fossile importé. Surtout, ses attributs environnementaux sont beaucoup mieux valorisés sur les marchés américains, où les mécanismes de crédits et d’incitatifs sont plus généreux.
Conséquence : une partie du biogaz québécois disponible est orientée vers l’exportation, non pas parce que le Québec n’en aurait pas besoin, mais parce que la valeur économique de ses attributs est plus élevée ailleurs. Parallèlement, pour respecter ses obligations réglementaires de contenu renouvelable, le Québec contracte du GNR à l’échelle nord-américaine, souvent via les mêmes carrefours d’approvisionnement qui dominent déjà le marché du gaz fossile.
Le paradoxe est donc réel, mais il est économique avant d’être environnemental : en l’absence d’une production locale structurée — qu’elle soit renouvelable ou fossile — la transition verte n’élimine pas la dépendance, elle la renchérit. Elle peut même, dans sa forme actuelle, accentuer le financement de filières gazières américaines, sans créer pour autant une base énergétique ou industrielle solide au Québec.
Un choix idéologique aux conséquences économiques
Depuis des décennies, le Québec a fait un choix idéologique assumé : refuser l’exploration et l’exploitation de ses ressources gazières, tout en maintenant des usages importants du gaz dans son économie. Le gaz — qu’il soit fossile ou renouvelable — n’a jamais été traité comme un levier de développement ou un enjeu de politique industrielle, mais comme un simple intrant à administrer, à importer et à encadrer.
Les conséquences de ce choix sont mécaniques. Sans production locale, il n’y a ni captation de valeur en amont, ni retombées fiscales structurantes, ni contrôle stratégique de la filière. Il n’y a, en revanche, que des paiements récurrents vers l’extérieur, année après année, pour alimenter des industries gazières situées ailleurs.
La sortie par le haut : produire, extraire et acheminer ici
La sortie ne passe ni par l’abandon brutal du gaz, ni par une posture morale opposant importations et vertu environnementale. Elle passe par une décision beaucoup plus structurante : assumer le gaz comme un enjeu de politique énergétique et industrielle.
Tant que le Québec refusera toute forme d’extraction et de développement d’infrastructures — qu’il s’agisse de production locale, de transformation ou de transport — il restera mécaniquement dépendant des filières gazières de l’Ouest canadien et des États-Unis. Les discours sur la transition, aussi ambitieux soient-ils, ne changent rien à ce fait élémentaire : une économie qui consomme sans produire finance toujours celles qui produisent.
Le débat ne se limite donc pas au gaz naturel renouvelable. Le GNR peut jouer un rôle marginal ou complémentaire, mais il ne saurait remplacer une réflexion de fond sur l’exploitation des ressources, la construction d’infrastructures énergétiques, ni sur la sécurisation des approvisionnements. Qu’il soit fossile ou renouvelable, le gaz reste un pilier énergétique, et son absence de production locale prive le Québec de leviers économiques, fiscaux et stratégiques majeurs.
Assumer une production locale — encadrée, moderne et intégrée — ce n’est pas nier les objectifs climatiques, c’est reprendre le contrôle d’une chaîne de valeur aujourd’hui entièrement externalisée. C’est aussi reconnaître que la souveraineté énergétique ne se décrète pas par des cibles ou des obligations comptables, mais par des choix concrets d’extraction, de transformation et de transport.
À défaut, le Québec continuera de parler de transition tout en envoyant, année après année, des milliards de dollars soutenir des industries énergétiques situées ailleurs. Et c’est précisément ce désalignement entre discours et réalité économique qu’il devient de plus en plus difficile d’ignorer.



