Dans un contexte où les contraintes environnementales et les impératifs économiques pèsent de plus en plus lourd dans le transport routier, l’entreprise québécoise L. Fournier et Fils s’impose à l’avant-garde en testant un premier camion alimenté au gaz naturel comprimé (GNC). Ce véhicule, propulsé par un moteur Cummins X15N et distribué par le fabricant Kenworth, est le tout premier de son genre vendu au Québec, comme le rapporte Marc-André Landry dans un article publié par Radio-Canada.
Le camion, qui peut atteindre jusqu’à 1500 kilomètres d’autonomie, rivalise en puissance avec les modèles traditionnels au diesel. À cela s’ajoute une réduction significative des émissions polluantes — un atout de taille à l’heure où les nouvelles normes fédérales et provinciales sur les gaz à effet de serre (GES) s’apprêtent à resserrer la vis dès 2027.
Jérémi Fournier, président de l’entreprise familiale, insiste sur le double objectif de la démarche : « On cherche toujours des façons de faire plus respectueuses de l’environnement et plus durables. En même temps, l’aspect économique est important. » Car si le surcoût à l’achat s’élève jusqu’à 150 000 dollars, les économies en carburant et en entretien pourraient rendre l’équation favorable à moyen terme — sans compter le confort accru pour les conducteurs.
Reste que l’infrastructure de ravitaillement pose encore problème. Actuellement, seules les stations de Mont-Tremblant et de Montréal-Est permettent à L. Fournier et Fils d’envisager une utilisation réaliste du camion entre Val-d’Or et la métropole. Mais l’expansion vers d’autres trajets — vers l’Ontario ou le Nord-du-Québec — demeure freinée par l’absence de points de recharge adéquats. « En attendant, c’est un peu l’œuf ou la poule », reconnaît Jérémi Fournier, soulignant qu’il faudra un effort collectif pour créer un véritable réseau de gaz naturel adapté aux réalités du transport lourd.
Le gaz naturel dans le transport : un carburant de transition prometteur
L’initiative de L. Fournier et Fils s’inscrit dans une tendance mondiale où le gaz naturel, notamment sous forme comprimée (GNC) ou liquéfiée (GNL), est de plus en plus vu comme une solution de rechange crédible au diesel dans les transports lourds. Moins polluant à la combustion, le gaz naturel émet environ 25 % moins de dioxyde de carbone (CO₂) que le pétrole pour une quantité d’énergie équivalente. Il réduit aussi fortement les émissions de particules fines et d’oxydes d’azote (NOₓ), responsables de nombreux problèmes respiratoires dans les zones urbaines.
En termes économiques, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), le gaz naturel offre un coût au kilomètre souvent inférieur au diesel, surtout lorsque les prix du pétrole sont élevés. Le carburant est aussi plus stable sur les marchés internationaux, ce qui diminue la vulnérabilité des entreprises face aux chocs géopolitiques.
Dans le secteur du transport lourd, plusieurs pays ont déjà pris une longueur d’avance. En Italie, près de 30 000 véhicules roulent au GNC. En Chine, plus de 500 000 camions utilitaires fonctionnent au gaz naturel. En Amérique du Nord, l’essor est plus timide mais palpable, notamment en Californie et au Texas, où la pression pour réduire les émissions pousse les transporteurs vers des solutions hybrides, électriques ou à gaz.
Dans un rapport de 2024, Natural Gas Vehicles for America estimait qu’un passage accru au gaz naturel renouvelable (biométhane) permettrait à un camion de réduire ses émissions de GES jusqu’à 90 % par rapport au diesel, tout en utilisant des infrastructures similaires.
Une opportunité pour le Québec et le Canada
Le Québec, qui dispose d’un accès stratégique au réseau gazier d’Énergir, pourrait jouer un rôle central dans cette transition. L’exploitation responsable du gaz naturel, combinée à la valorisation des résidus organiques pour produire du gaz naturel renouvelable (GNR), constitue une voie pragmatique pour verdir le transport lourd, tout en évitant de surcharger le réseau électrique — un enjeu de plus en plus criant avec la croissance exponentielle de la demande industrielle et numérique.
Alors que l’État pousse l’électrification tous azimuts sans en maîtriser les coûts ni la logistique, le gaz naturel offre une alternative immédiate, technologiquement mature et adaptable. Contrairement à l’électrique, il ne dépend pas de métaux rares ni de chaînes d’approvisionnement étrangères. Il ne nécessite pas non plus de charger un véhicule pendant des heures, ce qui est un avantage décisif dans le monde du transport longue distance.
Surtout, il ne faut pas opposer gaz naturel et transition énergétique : il s’agit ici d’un carburant de transition, susceptible d’assurer la sécurité énergétique du Québec tout en réduisant les émissions à court et moyen terme. C’est aussi un moteur économique : avec des fabricants comme Cummins ou Volvo qui misent sur cette technologie, et des transporteurs ouverts à l’innovation, une filière industrielle locale pourrait émerger.
Entre réalisme énergétique et innovation
L’initiative de L. Fournier et Fils témoigne d’un changement de paradigme. À l’heure où les idéologies vertes radicales imposent des modèles inadaptés au terrain, les entrepreneurs cherchent des solutions concrètes, équilibrées et viables. Le gaz naturel — qu’il soit fossile ou renouvelable — s’inscrit dans cette logique de pragmatisme énergétique. Il ne s’agit pas d’un miracle technologique, mais d’un pas sensé vers un avenir plus propre, plus économique, et surtout plus réaliste. Si le Québec veut allier prospérité, écologie et souveraineté énergétique, il devra cesser d’ignorer ce levier trop longtemps marginalisé.



